L’odyssée cosmique de Jorane

Par Simon Cordeau
L’odyssée cosmique de Jorane
(Photo : Photos par Damian Siqueiros, éléments graphiques par Jeff Clermont)

Il y a deux types de musique. Il y a celle qu’on écoute distraitement, en travaillant ou en conduisant, qu’on chante à tue-tête ou qui meuble nos silences. Et il y a celle sur laquelle on s’arrête : pour déguster sa complexité, pour ressentir ses émotions et pour se laisser habiter. Le nouvel album de Jorane, Hemenetset, est une fresque musicale enivrante qui appartient à cette seconde catégorie.

Jorane nous accueille dans son studio de Saint-Sauveur. « J’ai habité Prévost pendant quelques années. On voulait s’installer, trouver une place pour travailler dans les Laurentides. Ici, on a vraiment la force de la nature, la force des montagnes. Ensuite, on aime vraiment le coin, les entreprises locales, et on fait vivre cet endroit-là aux artistes qu’on reçoit au studio », raconte-elle.

Son studio est éclectique, à l’image de son monde musical. Dehors, un piano pour recevoir amis et artistes, au plus fort de la pandémie. À l’intérieur du bâtiment en bois, de grandes fenêtres laissent entrer la forêt. Un haut toit cathédral fait résonner la voix. Des disques en vinyle et une vieille machine à boules sont près de la console de son.

Découverte

Hemenetset, c’est six ans de travail et 1h20 de musique répartie sur 8 morceaux. C’est un monde à part, un univers riche, complexe, contrasté. « Je pense parfois en termes de planète. C’est un monde où j’ai envie d’habiter, avec les musiciens et avec ceux qui écoutent », illustre Jorane.

Par moments, l’ambiance est aérienne, éthérée, légère. On savoure la délicatesse du piano et les violons célestes. Nébuleuse I, qui ouvre l’album, en est un bon exemple.

Ailleurs, le rythme est appuyé, la voix est gutturale et les échos font tout vibrer. Les Tectoniques joue sur les deux. L’ouverture est caverneuse, avant de remonter à la surface, où quelques notes de harpe nous font voir les étoiles. La voix passe de la lamentation à la célébration à l’incantation… jusqu’à l’accalmie. Un court moment de calme, silencieux. Puis le rythme reprend, lentement, doucement, avant de clôturer le morceau par le leitmotiv du début.

On a l’impression que chaque morceau se déconstruit avant de se reconstruire, comme un paysage en perpétuelle transformation.

« On a tous des espaces en nous qui dorment. J’espère qu’avec cette musique-là, je puisse faire résonner ces espaces chez chacun, faire germer des nouvelles idées et des nouvelles façons d’être », explique Jorane.

Exploration

C’est peut-être cette émotion brute, viscérale, qui a été polie et raffinée, qui surprend le plus. « Sur l’album, rien n’est laissé au hasard, même si toutes ces musiques- là sont nées de manière instinctive et spontanée. C’est le contraste entre les deux. J’ai voulu créer de manière totalement libre, et continuer de magnifier les thèmes, les enveloppes et les couleurs, sans jamais vouloir arrêter de les peaufiner et de les rendre plus palpables », confie l’artiste.

Allez jouer dans l’herbier musical de Jorane. Expérimentez le morceau Les Tectoniques de manière interactive. En allumant et éteignant les fleurs, qui ont chacune leur instrument de musique, vous pouvez assembler votre propre mix du morceau. Site web : lestectoniques.ca

On sent aussi que Jorane se plait à sortir des sentiers battus, à créer quelque chose de complètement nouveau, sans repères.

« Je me rappelle en studio avec Marc. Il pouvait dire : « Oui, mais la pièce, elle commande un peu ceci. » Peut-être, mais moi j’ai envie de cela. Donc faisons-lui faire une pirouette, pour voir ce que ça va donner. Parfois on a un diamant brut et on ne veut pas y toucher. Mais qu’est-ce qui arrive si on y va? Si on lui permet de nous montrer une facette différente? », continue- t-elle.

Dans ces mondes en constante métamorphose, où l’expérimentation et l’exploration dirige une grande partie de l’oeuvre, il est surprenant de ne pas se perdre davantage. On n’est jamais surpris par une émotion trop acérée. Toujours, Jorane est là pour nous guider. « Je ne vous laisse pas tomber. On y va ensemble », rassure-t-elle en riant.

Trouver sa voix

Sur tout l’album, la voix est omniprésente, mais elle est utilisée comme un instrument de musique. Jorane chante, mais sans paroles. Lorsque je la questionne là-dessus, je la voie baisser les yeux, pour entrer en elle-même, pour bien m’expliquer. Pour elle, la voix est quelque chose d’instinctif : un instrument qui permet d’exprimer quelque chose d’intime, voire de primitif.

« Tout le monde a une voix, premièrement. J’ai le souhait que tout le monde puisse libérer cette voix-là, se permette de chanter, de faire des sons. On dit souvent que parler un autre langage, c’est comme avoir une deuxième âme. Pour moi, la musique, c’est peut-être même ma première. Puis, de laisser la voix être porteuse de mon émotion, c’est une façon d’être musique », détaille Jorane.

Un autre langage, c’est une aussi une autre perspective sur le monde, une autre conception de celui-ci. « Imagine toutes les nuances qu’on peut donner au mot « amour ». Toute notre intonation de voix va changer comment ça va être perçu de l’autre côté. En musique, les nuances sont multipliées. » Il faut seulement se libérer de toutes contraintes, se le permettre, pour exprimer notre émotion, poursuit-elle.

Spectacle

Dès le printemps prochain, l’artiste compte présenter une série de spectacles : une continuation de Hemenetset, avec costumes et danse. Elle parle d’une union de plusieurs formes d’art, de la technologie d’avantgarde et du rituel, de la communion. Autrement dit, une oeuvre d’art totale. « C’est le but, le pourquoi on le fait. »

Comment cet univers fantasmé peut-il se manifester sur scène? Elle éclate de rire. « J’ai très hâte de vous montrer ça. »

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