| Par Simon Cordeau

Un lac et une âme insondables

Jean-Louis Courteau a extirpé des profondeurs du lac des Seize Îles un grand nombre de merveilles. Mais dans son premier livre, Seize îles, c’est la poésie qui l’habite, façonnée par ses découvertes sous-marines, qu’il nous partage. Et c’est pour notre plus grand délice.

« Je viens d’apprendre que mon livre est un Coup de coeur Renaud-Bray. » Jean-Louis n’a pas l’air d’y croire, alors qu’il m’accueille au CIEL, le musée de ses merveilles. Le Centre d’interprétation des eaux laurentiennes regorge d’objets uniques, cueillis au fil de ses plongées.

Une pierre, aux courbes délicates comme celle d’un voile, retient mon attention. Jean-Louis m’explique qu’elle vient des profondeurs de la terre, où la pression et la chaleur rendent la pierre ductile, malléable, avant que les mouvements tectoniques ne la remontent à la surface. Riche en fer et rouillée, elle donne l’impression d’être faite en bois. Le plus fascinant peut-être, c’est que son centre est vitrifié. Si on frappe ces pierres avec du métal, elles émettent un son cristallin. « On appelle ça des sonolithes: des pierres qui chantent! N’est-ce pas la plus belle des choses? »

Ce n’est là qu’une des oeuvres d’art, fabriquées par le hasard du monde, qui émerveillent Jean-Louis. Il y a aussi des marbres aux formes surréalistes, sculptées par les courants sous les glaciers, et des petits disques moirés, formés par des bactéries millénaires qui comptent les années du lac.

Magie sous-marine

Comme son musée, le livre de Jean-Louis est une collection de ses découvertes. Ou plutôt, une collection de récits, inspirés par l’émerveillement et l’introspection. On sent que Jean-Louis plonge autant pour explorer son âme que le lac. Et dans la profondeur des eaux, où la lumière est de plus en plus diffuse jusqu’à ce que les ténèbres deviennent complets, on a l’impression de pénétrer dans un autre monde.

Ce n’est peut-être pas étranger à l’ivresse des profondeurs. L’effet, explique-t-il, n’est pas si différent de celui de l’alcool : enivrant, éthéré. Mais lorsqu’on est sous l’eau, dans la pénombre émeraude ou dans l’obscurité totale, et qu’on se laisse flotter, en apesanteur, l’expérience devient mystique, voire spirituelle.

Imaginez maintenant que, plongé dans cette ivresse, porté par cette béatitude, vous vous laissez guider par le hasard des coups de palmes. Vous rencontrez une falaise aux Mille-Regards. Vous croisez des hydres immortelles. Vous voyez un vase à moitié englouti par le sable. Vous l’extirpez de l’oubli, des eaux, mais ce n’est que revenu sur la terre ferme que vous réalisez qu’il s’agit d’un vase huron, intact, fragile. Un fragment d’histoire abandonné, puis retrouvé.

Un lac

Après une courte visite au CIEL, Jean-Louis m’amène sur le lac. J’ai envie de voir, de ressentir cette magie. Pendant qu’on quitte la marina, une dizaine de personnes qui passent en bateau ou marchent sur le quai le saluent, lui envoient la main. « Félicitations pour ton livre! », lui lance l’un d’eux.

Cela fait 10 ans que Jean-Louis plonge dans le lac des Seize Îles. Avant, c’est le lit du fleuve Saint-Laurent et ses épaves englouties qu’il explorait. Mais l’aller-retour coûtait trop cher d’essence. Une amie lui a suggéré ce lac, non loin de chez lui. (Jean-Louis réside à Morin-Heights.) « Un lac… Il n’y a rien à voir dans un lac », se disait-il.

Depuis, Jean-Louis y fait une centaine de plongées par année. C’est près d’un millier d’expéditions sous-marines dans ce lac de 6 km de long. « J’ai fait le tour du lac deux fois et demie, estime-t-il. Chaque fois un peu plus profond. » Il regarde maintenant le lac avec un sourire serein, complice même. Ce sont tant des trésors que des moments intimes, évanescents qui attendaient Jean- Louis dans ces eaux.

Et le lac est si grand! Il en reste tant d’autres à découvrir, tant d’autres à vivre. « Il ne faut jamais oublier : on parle de tout ce qu’on trouve, mais il y a aussi tout ce qu’on ne trouvera jamais. »

À son plus creux, le lac atteint 71 m de profondeur. Si creux dans l’abysse, l’eau n’est qu’à quelques degrés au-dessus du point de congélation, et il faut un équipement spécial pour y plonger en toute sécurité. Jean-Louis ne sait pas si, un jour, il pourra plonger aussi profond.

Un miroir

Le moteur s’arrête. Assis dans la grande chaloupe, je regarde l’immensité du lac, les montagnes verdoyantes derrières, les petites demeures et leur quai sur les rives tout autour. Jean-Louis nous a amenés près d’un haut-fond, où il a fait plusieurs découvertes, juste sous la surface.

Mais sous le ciel nuageux, la surface de l’eau est sombre, insondable. Lorsque le soleil réapparaît, elle devient étincelante comme un miroir. Pour Jean-Louis, c’est le miroir d’Alice. Lorsqu’on le traverse, on entre dans un autre monde.

Mais pour moi, assis dans la chaloupe, ce monde demeure impénétrable. Je ne peux y accéder que par les histoires que Jean- Louis me raconte, et celles qu’il partage, l’âme ouverte, dans son livre.

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