Noémie D. Leclerc présente un film sans mode d’emploi
Par Jean-Simon Guay
« Tu veux prendre des photos d’Hubert Lenoir seulement? », lance Noémie D. Leclerc lors d’une rencontre improvisée dans le hall du Cinéma Pine de Sainte-Adèle, quelques minutes avant la projection. La réponse ne tarde pas : non, ils seront tous les deux sur la photo. La meilleure façon, c’est par accident est d’abord son film.
Ce bref échange résume assez bien la soirée du 22 septembre au Cinéma Pine. Hubert Lenoir est forcément la figure la plus connue du duo, mais c’est Noémie D. Leclerc qui vient présenter son premier long métrage. Le film est projeté dans deux salles. Dans la principale, presque pleine, les habitués côtoient un public plus jeune que lors des ciné-rencontres précédentes.
« Ce film-là, ce n’est certainement pas le film auquel vous vous attendez », prévient la réalisatrice. Elle précise aussi qu’il ne s’agit pas d’un film sur Hubert Lenoir. « Si vous avez des attentes, s’il vous plaît, mettez-les de côté. Laissez le film vous prendre. »
Filmer avant qu’il ne soit trop tard
Le documentaire prend naissance après la mort de Joe, qui a été un père pour la cinéaste pendant 18 ans. En fouillant ses archives, elle réalise qu’elle ne l’a jamais filmé, sauf une fois, accidentellement.
Elle tourne alors sa caméra vers sa mère, son grand-père Marcel, ses amis et les personnes croisées sur son chemin. « J’ai fait ce film-là pour me reprendre, pour prendre des chances, pour garder une trace au cas où ce serait la dernière fois. Pour que la mort cesse d’être absolue pour les gens que j’aime », explique-t-elle.
Distribué par H264, le documentaire de 111 minutes est scénarisé, réalisé, filmé et monté par Noémie D. Leclerc. Hubert Lenoir en est coproducteur et signe la musique ainsi que la conception sonore. Il participe également au tournage comme deuxième caméraman.
Présenté en clôture du Festival de cinéma de la ville de Québec, le film y a remporté le prix du meilleur film québécois et le Coup de cœur du jury.
« Ce film-là avait besoin d’exister dans toute son imperfection, […] le processus est le but. »
– Noémie D. Leclerc
Le processus comme résultat
Le film rassemble des conversations, des souvenirs et des scènes du quotidien. La caméra bouge, le perchiste entre parfois dans le cadre et le tournage demeure visible. Les images se succèdent davantage par associations que selon une progression narrative évidente.
Comme devant une toile abstraite, chacun peut créer ses propres liens. Cette liberté donne au film son caractère intime, mais elle le rend aussi exigeant. L’expérience peut toucher profondément certains spectateurs et en laisser d’autres à distance. Dans la salle, un homme affirme avoir pleuré pendant toute la projection. Pour un public habitué à une histoire plus structurée, ces 111 minutes pourront toutefois sembler longues.
Noémie D. Leclerc assume cette imperfection. Elle raconte avoir commencé le projet avec une directrice de la photographie, des éclairages professionnels et une méthode plus conventionnelle, avant de comprendre que ce n’était pas la bonne approche.
« Ce film-là avait besoin d’exister dans toute son imperfection », affirme-t-elle. Elle dit avoir écarté de très beaux plans parce qu’ils ne racontaient finalement rien. Pendant le montage, une phrase inscrite sur le mur de sa cuisine lui servait de rappel : « Le processus est le but. »
Le tournage lui a également permis d’aborder avec sa mère un deuil dont elles parlaient peu. « Le film m’a donné cette chance-là de vivre mon deuil avec ma mère », confie-t-elle.
Hubert Lenoir au son et à la caméra
Hubert Lenoir partage cette volonté de laisser la fabrication apparaître dans l’œuvre. Dans sa musique, il cherche à conserver l’impression d’être présent dans la pièce pendant que les sons sont joués et enregistrés. Il dit aussi percevoir les bruits ordinaires, comme le passage d’un autobus, comme des éléments musicaux associés à des souvenirs.
La complicité du couple se manifeste pendant la discussion. « On s’est laissés aujourd’hui », lance Hubert Lenoir à la blague. Noémie D. Leclerc réplique en parlant des deux lits dans leur chambre d’hôtel, avant que le duo évoque une possible réconciliation dès le lendemain. La salle éclate de rire.
Leur collaboration artistique remonte à Darlène, le roman publié par Noémie D. Leclerc en 2018 et accompagné d’un album d’Hubert Lenoir. Cette fois, les rôles sont en quelque sorte inversés : le chanteur met sa musique au service du cinéma de sa conjointe.
La démarche s’inscrit dans l’héritage du cinéma direct québécois associé notamment à Pierre Perrault et Michel Brault. Un spectateur rapproche d’ailleurs le film de Les Ordres, de Brault. Chez Noémie D. Leclerc, la caméra ne cherche jamais à devenir invisible. Elle fait partie de la rencontre, avec ses mouvements, ses maladresses et ce qu’elle provoque.
La meilleure façon, c’est par accident ne cherche manifestement pas à plaire à tout le monde. Il se présente moins comme une histoire à suivre que comme une expérience à interpréter.