| Par Ève Ménard

Troubles alimentaires : Prévenir et guérir

Il y a quelques années, lorsqu’Anaïs Guertin-Lacroix a voulu guérir de la boulimie, elle s’est dirigée vers Douglas, l’Institut universitaire en santé mentale à Montréal. Elle n’y a pas été admise puisqu’elle n’était pas en perte de poids suffisante. Pourtant, à ce jour, elle porte toujours des séquelles de ses années de boulimie. La professeure Annie Aimé déplore encore aujourd’hui une accessibilité restreinte aux ressources en termes de troubles alimentaires.

Dans la foulée du resserrement des mesures dans les écoles secondaires et du retour de la santé mentale des jeunes au cœur du débat, Le Devoir publiait le 14 octobre dernier un article sur « l’épidémie de troubles alimentaires » chez les adolescents. On s’entretient sur le phénomène et ses enjeux avec Annie Aimé, professeure du département de psychoéducation à l’UQO au campus de Saint-Jérôme spécialisée dans les troubles alimentaires, et Anaïs Guertin-Lacroix, animatrice à la radio et à la télévision et ambassadrice pour l’organisme Anorexie et boulimie Québec (ANEB) depuis 2016.

L’enfer du confinement

Annie Aimé est professeure au département de psychoéducation à l’UQO – campus de Saint-Jérôme.

Selon Annie Aimé, il n’est pas possible de conclure à une augmentation de la prévalence des troubles de conduite alimentaire à ce stade-ci. Or, une chose est certaine : « Nous avions des conditions très favorables pour exacerber la situation chez les personnes qui étaient déjà à risque. »

Anaïs Guertin-Lacroix est aujourd’hui âgée de 33 ans. D’environ 17 à 25 ans, elle a souffert de boulimie. Lorsqu’on lui parle du confinement et du resserrement des mesures, elle n’hésite pas : « C’est vraiment l’enfer. Les personnes qui s’isolaient déjà pour manger et se faire vomir, elles peuvent le faire encore davantage. Ceux qui avaient besoin de sortir de la maison pour voir des amis, se changer les idées, ce n’est plus possible. »

 

Mal-être et estime de soi

Depuis les dernières années, Anaïs a été témoin d’une évolution significative de la conscience et des connaissances vis-à-vis des troubles alimentaires. « On démocratise un peu, c’est beaucoup moins tabou et on en parle. Il n’y a pas si longtemps, c’était juste arrête de te faire vomir point final », se souvient-elle. Au contraire, il s’agit souvent d’un mal-être beaucoup plus profond, vécu et exprimé différemment chez chacun.

Anaïs débutait ses études dans le domaine de la radio et de la télévision au cégep lorsqu’elle a commencé à se comparer aux autres et à perdre la confiance en elle qu’elle avait auparavant. Sa détresse s’est traduite à travers un rapport toxique à l’alimentation et à un usage excessif de laxatifs. Encore aujourd’hui, l’animatrice vit des problèmes d’intestins et ressent des brûlures d’estomac.

La prévention dans les écoles, le travail sur l’estime de soi et la promotion de la diversité corporelle chez les jeunes sont donc des priorités à mettre de l’avant, autant pour la professeure à l’UQO que pour l’animatrice. Personne n’est à l’abri des troubles alimentaires. « J’étais grande, mon corps était relativement normal et j’entrais dans le “moule” de la société. J’ai quand même développé des troubles alimentaires », souligne Anaïs Guertin-Lacroix. Aujourd’hui, la présence des réseaux sociaux et son flux d’images amènent de nouveaux défis. À cet effet, Annie Aimé propose de sensibiliser et d’outiller les parents afin qu’ils puissent mieux accompagner leurs enfants et leur faire comprendre l’impact des médias sociaux dans leur vie.

Enjeu d’accessibilité

Il faut donc travailler en prévention, mais qu’en est-il des services offerts lorsque le trouble alimentaire se développe? La professeure au département de psycho-éducation admet que les traitements actuels ne sont pas encore parfaits. Or, le principal problème relèverait davantage du manque d’accessibilité aux services, et non de leur qualité. « J’entends des gens me dire que leur enfant aurait besoin d’être admis, mais la maladie n’est pas encore assez sévère. On ne veut pas qu’il prenne la place d’un cas plus sévère. Ce qu’on voudrait, c’est qu’il y ait de la place pour lui aussi », déplore-t-elle.

Lorsqu’elle avait voulu se reprendre en main, Anaïs Guertin-Lacroix s’était tournée vers l’Institut Douglas. « Étant donné que je n’étais pas en perte de poids intense, je n’ai pas pu être prise en charge. » Elle explique que la détresse chez les personnes boulimiques est souvent moins apparente physiquement, contrairement aux « anorexiques sur le bord de mourir », qui étaient admises en priorité.

Malheureusement, le débordement observé actuellement dans le milieu de la santé ne laisse pas présager d’amélioration significative de sitôt. Il s’agit d’une réalité inquiétante selon Annie Aimé, d’autant plus que l’appréhension principale au niveau des troubles alimentaires est l’ancrage des habitudes. « Plus un problème persiste, surtout un problème d’alimentation, plus il devient ancré et plus il est difficile de s’en départir. »

D’une expérience à une habitude

Anaïs Guertin-Lacroix est ambassadrice chez ANEB depuis 2016.

À 17 ans, cela avait débuté tout bonnement pour Anaïs. Un soir, après avoir trop mangé, elle avait suivi le conseil d’une amie et s’était fait vomir. 16 ans plus tard, elle subit encore les dommages de cette expérience en apparence inoffensive qui s’est tranquillement cristallisée en habitude. Physique-ment, son corps, ses intestins et son estomac ne seront plus jamais les mêmes. Et mentalement, elle devra toujours demeurer prudente. « Ça va toujours me rester dans la tête. Lorsque je suis plus fatiguée ou stressée, je ressens parfois l’envie de manger, mais je me retiens. Je sais que je suis à risque, je me connais et ça va être comme ça toute ma vie. »

Aujourd’hui, Anaïs Guertin-Lacroix se désole d’apprendre que sa filleule en première secondaire a récemment demandé à sa sœur si elle était grosse. Elle espère tellement que les jeunes filles et les jeunes garçons puissent apprendre à accepter leur corps et à l’apprécier. « Ce n’est pas vrai qu’on perd 15 livres et qu’on est plus heureuse. À la base, on prend le contrôle de notre corps parce qu’on a perdu le contrôle de notre estime de soi. Il ne faut pas penser qu’en ayant le contrôle de notre corps, nous allons avoir le contrôle sur notre vie. »

Ressource

Anorexie et boulimie Québec (ANEB)

1 800 630-0907   |   514 630-0907 | anebquebec.com

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