Le bulletin scolaire

Par Mimi Legault

Comme la plupart de mes lecteurs, les gens savent que j’ai été enseignante au primaire, que j’ai adoré ma profession. Il y a une chose qui venait me titiller, le fait que chez les enseignants, c’était toujours : trop. On gagnait TROP d’argent, nous avions TROP de vacances, on se plaignait TROP.  C’était imprégné en majuscules dans leur tête et même écrit dans le ciel.

J’ai presque tout apprécié de cette belle vocation. Presque. Mon problème se situait justement au niveau du bulletin. J’ai haiiiiiii ce devoir de prof, pouvez pas savoir à quel point. Impossible de passer à côté de ce difficile labeur. Donner une note à un enfant me paraissait inhumain. Avec le temps, c’était devenu tellement ardu. Je m’explique. J’avais 27 élèves, une 5e année. Des enfants de niveaux très très très différents. Par exemple, un élève qui arrivait directement du Vietnam. Il avait peut-être 10 ans, mais son âge scolaire se situait à zéro. Il ne parlait pas un traître mot de français sauf deux : «comprends pas». Ne savait bien sûr ni lire, ni écrire. Qu’est-ce qu’il foutait dans ma classe? Dites-le me… N’aurait même pas été capable le pôvre de faire une première année, MAIS il avait dix ans! Donc, il restait 26 élèves. J’espère que vous savez compter… J’avais deux élèves qui souffraient d’un trouble important de comportement. Faisaient des crises en pleine classe, se battaient l’un contre l’autre. Élevaient la voix. On est rendus à 24. Mon petit Alex (nom fictif) était autiste. Alors là, je vous épargne le tout. Retenez seulement qu’à lui seul, il pompait toute mon énergie. Ça fait 23. Venaient ensuite un élève dysphasique. Allez voir dans le dictionnaire, vous m’en donnerez des nouvelles.

Sur les 22 écoliers restants, j’avais sept TDAH bien comptés, deux autres dyslexiques (niveau de 2e ou 3e année). Tellement lunatiques pour certains que même E.T. se sentait chez lui sur Terre. Au lieu de faire une préparation de classe, je devais en faire trois quotidiennement. Et des contrôles, des examens, travaux de français et de maths, triple préparation. Mais je les aimais et les prenais aux niveaux où ils étaient rendus. Inutile de les pousser dans le dos, ils faisaient ce qu’ils pouvaient. Ce n’est pas en tirant sur les carottes que tu les fais pousser plus rapidement. Je désirais leur faire aimer l’école. Mon fils détestait ça. Il avait une maladie rare : il avait mal au ventre cinq jours par semaine, je vous laisse deviner lesquels. Un jour, je lui avais répondu : non, mon fils, jamais tu ne me feras croire que l’école a réduit ses effectifs et que tu as été licencié. Je blague.

Durant mes années où j’étais prof, les hauts gradés de l’Enseignement, ont tout chaviré, côté bulletin. Les premiers à ne plus comprendre, c’était les parents. Compliqué vous dites? Des notes insipides, des mots soporifiques, un jargon à migraines. Parfois, il est bon que l’efface s’use plus vite que le crayon… Eux, ils n’ont rien compris. Avant, on écrivait T.B. dans la marge; maintenant, c’est devenu un facteur d’amélioration des pourcentages du niveau scolaire.

Dans le temps de Jésus de Nazareth, ses bulletins n’étaient pas mieux : Maths 3/20, multiplie les petits pains et les poissons, Chimie 8/20, change l’eau en vin, Sport, 4/20 niaise en en marchant sur l’eau pendant ses cours de natation. Français? C’était du latin pour lui. Alors sa mère Marie est devenue très en colère et lui a dit un jour : Hé bien mon garçon, tes vacances de Pâques, tu peux faire une croix dessus!

Tant qu’à se moquer des remises de notes, je vous présente une version maison 2023 de ce que pourrait être le nouveau bulletin. A : a facilement des facilités; B : a difficilement de la difficulté; C : a difficilement de la facilité; D : a facilement des difficultés et finalement E : coule avec un peu d’aide. Tant qu’à tout compliquer, allons-y!

1 commentaire

  1. Quel beau et bon texte! Ayant enseigné nombre d’années au primaire à St-Jérôme, je me reconnais et d’autres , j’en suis certaines, dans votre texte… TROP, TROP!

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