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Et la rue principale

Par Frédérique David

Elle est révolue depuis longtemps l’heure de gloire des rues Principales, l’époque où elles faisaient naître les amours au printemps, glisser les commérages sur les trottoirs, jouer les enfants dans les rigoles et croître les envies devant les vitrines. « La coop, le gaz bar, la caisse-pop, le croque-mort, et le magasin général », comme chantaient Les Colocs. De village en village, elles logeaient toutes à la même enseigne. Seuls leurs noms pouvaient différer. Certaines se voyaient gratifiées d’un « saint », même si la toponymie a révélé un manque d’inspiration et de poésie. En 2016 le Devoir a listé 112 000 rues, avenues, boulevards, routes, chemins et rangs du territoire québécois. La rue Principale arrivait en tête, avec 540 apparitions. Les municipalités des Laurentides ne dérogent pas trop à la règle. Le Curé-Labelle l’emporte parfois sur la rue Principale et sur toutes les figures marquantes de l’histoire, prouvant qu’il y a encore du chemin à parcourir pour que la toponymie du territoire soit plus inclusive et poétique, et pour qu’elle reflète notre devoir de mémoire.

Les outsiders

Mais au-delà des noms, les enseignes ont de quoi inquiéter. Le croque-mort a été décentralisé dans un bâtiment à l’architecture froide et aseptisée, parfois ostentatoire, même si les morts se foutent bien de cette heure de gloire accordée trop tard. Le gaz bar a cédé la place à des stations sans service à l’effigie de riches pétrolières qui ne redonnent pas grand-chose à la communauté. La caisse-pop a réduit sa présence de 30% depuis 2015 pour céder la place aux guichets automatiques. Et puis les petits commerces résistent à l’arrivée de gros joueurs depuis plusieurs décennies. Souvent, la rue Principale n’est plus la principale convoitée par les clients. Le centre d’achat décrié par Les Colocs a même fait place à des concepts plus gros, plus novateurs, plus propices à vider le centre-ville, comme les « magasins d’usine » ou autres outlets de ce monde. Le concept américain de centres commerciaux à ciel ouvert avec des magasins de liquidation se multiplient au Québec depuis une dizaine d’années. Leur succès n’est pas garanti, parce que la démographie du Québec n’est pas celle de nos voisins du sud et parce que le concept n’est pas toujours clair pour les consommateurs, entre aubaines réelles ou tentative d’écouler une marchandise invendue. Et puis il y a la popularité du commerce en ligne. En attendant, ces mini-villes en carton qui poussent en périphérie accélèrent l’agonie des centres-villes et des rues Principales.

Hémorragie en restauration?

Que reste-t-il sur la rue Principale de nos petites villes laurentiennes? Principalement des restaurants. Mais pour combien de temps? Au lendemain d’une pandémie qui a viré le monde à l’envers, l’avenir des restaurants est plus qu’incertain avec la hausse du prix des aliments et la baisse de fréquentation observée depuis cet été. Nombreux sont les restaurateurs qui doivent désormais emprunter pour rembourser le prêt de 40 000 $ obtenu durant la pandémie et qui vient à échéance le 18 janvier. Plusieurs fermetures importantes ont été annoncées la semaine dernière à Montréal et il y en aura d’autres selon l’Association Restauration Québec (ARQ). Avec le tourisme et la saison hivernale, la région des Laurentides semble encore épargnée, mais pour combien de temps?

Un cri du cœur

En novembre dernier, 11 organisations qui assistaient au « Sommet Près du cœur » ont lancé un appel au gouvernement pour qu’un plan d’action soit mis en place pour sauver les centres des villes et des villages. Le président-directeur général de la Fédération des Chambres de commerce du Québec demande entre autres que les institutions publiques et parapubliques, comme les CLSC ou les succursales de la SAQ, soient au cœur des centres-villes pour favoriser le développement d’écosystèmes commercial et sociocommunautaire. La construction de logements sociaux et communautaires fait également partie des demandes « pour que les gens […] aient envie d’habiter nos cœurs de village », a indiqué M. Milliard à La Presse Canadienne. Les 11 signataires réclament aussi une modernisation de la fiscalité municipale, des mesures pour assurer la préservation du patrimoine, la promotion de l’achat local, le soutien au commerce de détail et à l’économie sociale.

« Y’est tombé une bombe su’a rue Principale / Depuis qu’y ont construit le centre d’achat.» Les Colocs n’avaient pas prédit une pandémie par-dessus ça. Faudra plus qu’une aide du gouvernement. Ça va prendre une volonté individuelle et collective pour sauver le cœur de nos villes si essentiel à la santé des collectivités, à l’attraction touristique et à la qualité de vie des résidents.

 

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