(Photo : Archives nationales à Montréal)
Émission de télévision Les Belles Histoires des pays d'en haut, 1970

Jean-Pierre Masson, le visage éternel de Séraphin

Par Louis-Philippe Forest-Gaudet

Né à Sainte-Agathe-des-Monts, Jean-Pierre Masson est devenu l’un des comédiens les plus marquants du Québec. En donnant vie à Séraphin Poudrier, il a immortalisé les Pays-d’en-Haut, mais ce rôle mythique a aussi façonné toute sa carrière.

Bien avant de devenir l’avare le plus célèbre du Québec, Jean-Pierre Masson est un enfant des Laurentides. Né à Sainte-Agathe-des-Monts le 25 août 1918, il connaît une enfance difficile après le décès prématuré de son père. Sa mère doit élever seule six enfants et les confie un temps à un orphelinat. Cette épreuve forge un caractère discret, persévérant et profondément humain.

De Sainte-Agathe à la scène

Rien ne laisse pourtant croire que le jeune Laurentien deviendra un jour une vedette nationale. Il entreprend des études en droit à l’Université de Montréal, dans la même cohorte que Pierre Elliott Trudeau. Admis au Barreau, il choisit finalement de suivre une toute autre voie. Le théâtre l’appelle plus fort que la profession d’avocat.

Il rejoint les Compagnons de Saint-Laurent, puis se taille rapidement une réputation à la radio. Lorsque la télévision fait son apparition au Québec, son talent naturel et sa présence lui ouvrent les portes d’un nouveau médium promis à un immense avenir.

Le rôle d’une vie

En 1956, Radio-Canada prépare l’adaptation télévisée des Belles Histoires des pays d’en haut de Claude-Henri Grignon. Plusieurs comédiens convoitent le rôle de Séraphin Poudrier. Jean-Pierre Masson obtient finalement le personnage qui changera sa vie.

Pendant quatorze ans et près de 500 épisodes, il incarne l’impitoyable maire de Sainte-Adèle. Grâce à lui, les paysages, les villages et les habitants des Pays-d’en-Haut entrent dans le salon de millions de Québécois. Encore aujourd’hui, plusieurs associent spontanément la région au personnage de Séraphin.

Derrière cette interprétation se cache pourtant un immense travail. Sans maquillage spectaculaire, Masson transforme son regard, sa posture et sa voix pour donner vie au personnage. Son collègue René Caron résume son talent en une phrase : « Il possédait son art. » Lors des nombreuses émissions diffusées en direct, il improvisait avec une telle aisance que les téléspectateurs ne remarquaient presque jamais les imprévus.

Sa partenaire Andrée Champagne, qui incarnait Donalda, racontait quant à elle : « Si je pouvais voir les yeux de Jean-Pierre, il m’était facile de déceler une difficulté qui s’amorçait. » Un simple regard suffisait pour que les deux comédiens se comprennent.

Le poids d’un personnage

Ironiquement, ce succès devient aussi son plus grand défi. Après la fin de la série en 1970, Jean-Pierre Masson poursuit une carrière malgré des rôles secondaires dans Symphorien, Grand-Papa, Terre humaine, La Petite Patrie et L’Héritage. Malgré tout, le public continue de voir en lui Séraphin.

La journaliste Suzanne Colpron résume cette réalité avec justesse : « Séraphin a collé à la peau de Jean-Pierre Masson jusqu’à la fin. » Cette popularité exceptionnelle limite malheureusement les rôles qu’on lui propose par la suite.

Les personnes qui l’ont côtoyé gardent toutefois le souvenir d’un homme aux antipodes de son personnage. « Il nous aidait beaucoup… il le faisait tout le temps », témoignait le comédien Réjean Lefrançois, rappelant sa générosité envers les plus jeunes artistes.

Un héritage bien vivant

Jean-Pierre Masson s’éteint le 11 mars 1995, à l’âge de 76 ans. Il avait notamment vécu ses dernières années à Sainte-Adèle, au cœur même de cette région qu’il avait contribué à faire connaître partout au Québec.

Trente ans après son décès, son héritage demeure intact. Peu d’artistes peuvent affirmer avoir incarné un personnage devenu plus grand que nature tout en donnant une identité à une région entière. Derrière Séraphin se trouvait un comédien d’une remarquable finesse, un pionnier de la télévision québécoise et, surtout, un fier enfant des Pays-d’en-Haut dont la mémoire continue d’habiter l’imaginaire collectif.

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