Stéphane Chalifour est professeur de sociologie au Collège Lionel-Groulx et expert en sociologie du travail.

| Par Simon Cordeau

Le syndicalisme à l’ère de la précarité

Le monde du travail change et se précarise : une tendance accélérée par la pandémie. Quelle place le syndicalisme a-t-il aujourd’hui, et quels sont ses défis pour demain? Discussion avec Stéphane Chalifour, professeur de sociologie au Collège Lionel-Groulx et expert en sociologie du travail.

« On constate depuis 20 ans une transformation du salariat », affirme M. Chalifour. Il y a de moins en moins d’emplois à temps plein. Ils sont remplacés de plus en plus par des contrats, à durée déterminée ou non, et qui sont sans avantages sociaux ni protection pour les travailleurs. « En sociologie, on appelle ça le précariat, et c’est vraiment une tendance lourde. »

Dans ce contexte, les syndicats doivent lutter contre la désyndicalisation, en plus de lutter à élargir la syndicalisation. Un défi de taille, surtout que cette précarité change déjà notre rapport au travail.

Mobilité, flexibilité, adaptabilité

« On constate, chez les générations montantes, que le travail n’est plus la centralité de leur vie. Je le vois chez les cégépiens. Ils veulent gagner des sous, oui, mais pas pour se lancer dans la société de consommation. » Ils trouvent plutôt d’autres lieux pour socialiser et s’émanciper. « Le travail, c’est mon pain et mon beurre, mais je vais me réaliser ailleurs », illustre le sociologue.

Certains pourraient croire que les jeunes veulent moins travailler, déplore M. Chalifour. Il s’agit plutôt d’une conséquence de ce nouveau marché du travail et de ses exigences, comme la mobilité, la flexibilité et l’adaptabilité de la main d’œuvre.

Au Québec, 84,2 % des employés dans le secteur public et 23,9 % dans le secteur privé étaient syndiqués en 2019.

« Quand tu es précaire, que tu te promènes d’un emploi à l’autre, tu ne développes pas de sentiment d’appartenance à l’égard de ton entreprise ou de ton institution. Tu te sens, et tu es traité, comme un numéro. » Lui-même raconte avoir travaillé dans 8 cégeps différents avant d’obtenir un poste permanent.

Ainsi, il est difficile pour les syndicats de mobiliser ces travailleurs temporaires à leur cause. M. Chalifour, qui deviendra à l’automne membre de l’exécutif du Syndicat des enseignantes et des enseignants du Collège Lionel-Groulx, le constate personnellement. « Leur intérêt pour la démocratie syndicale est assez faible. »

Retrouver l’essence du syndicalisme

C’est pourquoi les syndicats doivent revenir à l’essentiel, à leur raison d’être originale, selon le professeur. « Le rôle du syndicalisme n’est pas juste de défendre les travailleurs, mais de faire progresser la société. C’est aussi une lutte politique : pour améliorer les conditions d’existence, pour réduire l’écart entre les riches et les pauvres, etc. Il faut que les syndicats redeviennent un vecteur de progrès social, pas seulement des corporations qui défendent leurs membres. »

M. Chalifour se permet cette critique, dit-il, parce qu’il constate des tensions entre le monde des syndiqués et ceux qui ne le sont pas. « Il y a une contradiction entre des demandes qui sont légitimes, comme de meilleures conditions de travail et une indexation des salaires, et cette crise qui menace des secteurs entiers, comme la restauration, la culture, etc. »

Le défi pour les syndicats sera donc d’élargir leur portée. « À défaut de syndicaliser, il faut que les syndicats travaillent à élargir les droits fondamentaux du travail aux non-syndiqués. » Congés de maladie, vacances, fonds de pension, salaire minimum, réduction de l’écart entre les petits et les hauts salariés devraient revenir au centre de leurs revendications.

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