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La valeur d’aider son prochain

Par Simon Cordeau

Sous le soleil accablant du Mexique, Rose Crevier-Dagenais trouve son masque lourd et humide. Mais la paramédic résidente de Saint-Hippolyte n’a pas le temps de se reposer. À l’extérieur de la clinique, les migrants font la file pour être examinés et obtenir de l’aide médicale.

Rose n’en est pas à son premier projet humanitaire. Elle s’est aussi rendue au Kenya et en Inde, dans le cadre de ses études. « J’ai beaucoup appris de ces expériences. Maintenant, je suis une professionnelle de la santé depuis 5 ans. Je me suis dit que c’était le bon moment de donner à mon tour », raconte-elle.

Elle a donc contacté l’organisation non gouvernementale (ONG) Global Response Management pour discuter de leurs projets. Puis du 4 au 19 décembre, elle a apporté son aide bénévole dans une clinique mobile à Reynosa, au Mexique. Là, sur la frontière américaine, des milliers de migrants attendent et espèrent obtenir le statut de réfugiés aux États-Unis. « Ça m’a frappé à quel point on n’a pas beaucoup entendu parler de la crise des migrants. C’est pour ça que ça m’a interpellée », explique Rose.

Contexte pandémique

La présence de la COVID-19 et sa recrudescence ont rendu le travail humanitaire plus difficile et plus risqué. La clinique a des ressources tellement limitées qu’elle ne fournit même pas de gants, a appris Rose avec surprise, lors de son arrivée. De plus, la chaleur et l’humidité rendent vite le masque inconfortable, même en décembre. « Honnêtement, les premières heures ont été les pires. Je voyais la COVID partout. Je me suis dit : « Ça y est, c’est là que je l’attrape » », témoigne Rose.

Pire, les patients qui ont des symptômes refusent souvent de se faire tester. S’ils sont déclarés positifs, le gouvernement les isole ailleurs et peut même les déporter dans leur pays d’origine. Mais pour l’ONG, il est primordial de préserver le lien de confiance avec les migrants, sans lequel le travail de la clinique serait impossible.

Rose a donc dû s’adapter. Étant au triage, elle s’occupait de prendre les signes vitaux des patients et n’était pas vraiment en contact avec des « liquides biologiques », explique-t-elle. Se désinfecter les mains et changer régulièrement de masque lui a permis d’éviter la majorité des risques. « On a fini par pouvoir tester le virus qui circulait, et personne n’a testé positif à la COVID. C’était probablement l’influenza. Je n’ai rien attrapé là-bas, et je me compte chanceuse. »

Les enfants

Ce qui frappe, dans le récit de Rose, ce sont les enfants. Il y en a beaucoup, dans les camps de réfugiés de Reynosa. Durant les 10 jours où Rose était là, l’ONG a offert des soins médicaux à 783 migrants. Le tiers, soit 275 d’entre eux, étaient des enfants.

« La résilience des enfants est extraordinaire. Peu importe la situation dans laquelle ils étaient, ils continuaient d’agir comme des enfants. Près de la clinique, ils avaient construit un sapin de Noël, avec des poubelles et des objets trouvés autour », raconte Rose.

Le processus est tellement long pour obtenir le statut de réfugié, explique-t-elle, que des familles se créent en chemin. « Il y a des histoires crève-coeur », comme celle d’une famille d’Haïtiens. Le couple a dû quitter son pays il y a deux ou trois ans, pour fuir au Chili. Là, la femme a accouché de jumeaux. Le couple a ensuite marché 15 jours, avec leurs bambins, pour arriver à Reynosa. « En chemin, ils ont attrapé la malaria », déplore la paramédic. Et l’histoire de cette famille n’est pas unique.

Le plus déchirant, selon Rose, c’est que les candidatures des familles sont souvent refusées. « Elles ne peuvent pas travailler tout de suite. Même au Canada, on parle comme ça. Ce sont les jeunes hommes célibataires qui sont le plus souvent acceptés. »

Sécurité

Avec l’arrivée de Trump au pouvoir, les règles ont changé pour obtenir le statut de réfugié. Les migrants doivent désormais attendre à l’extérieur des États-Unis pendant que leur demande est traitée, ce qui peut prendre jusqu’à deux ans. Le président Biden avait suspendu ce protocole, ce qui a permis aux camps de réfugiés de Matamoros de se vider. Cependant, cette suspension était temporaire.

« Derrière la pandémie, il y a cette crise humanitaire […] qui arrive un peu partout sur la planète. […] C’est tellement éloigné de nous, et en même t e m ps, c’est si proche. » – Rose Crevier-Dagenais, paramédic

Maintenant, les migrants s’accumulent à Reynosa. Ils vivent dans des conditions insalubres, près les uns des autres, et dorment dans des tentes, s’ils sont chanceux. Sinon, ils dorment dehors, par terre, entre les tentes. Les agressions, physiques et sexuelles, sont fréquentes. Présentement, la ville est classée au même niveau de risque que la Syrie, nous informe Rose. Durant son séjour, elle a vu des militaires armés et des membres des cartels mexicains, qui contrôlent le trafic de drogue à la frontière.

« L’ONG prend très au sérieux les enjeux de sécurité. Il y a des mesures en place pour qu’on soit toujours en sécurité. C’est la raison pourquoi on ne dormait jamais à Reynosa. On partait avant la tombée de la nuit. […] C’est sûr que je veux aider, mais pas au péril de ma vie. Cependant, c’est aussi important pour les bénévoles et pour l’ONG de continuer de prodiguer des soins à des endroits difficiles d’accès », précise la paramédic.

La prochaine crise

Même ceux qui parviennent à traverser la frontière peuvent être déportés, deux ans plus tard, lorsque leur dossier est réévalué par la justice américaine. Démunis devant la complexité et la difficulté du processus légal, plusieurs migrants se tournent vers des voies illégales… et les cartels. « Eux savent qu’on peut passer à tel endroit, qu’on peut soudoyer tel douanier. Mais ces réfugiés se font souvent déporter. C’est difficile de vivre dans l’illégalité. Les gens n’ont pas d’argent non plus, lorsqu’ils arrivent de l’autre côté », raconte Rose.

Pendant ce temps, les migrants continuent d’affluer à la frontière. « Ça devient la prochaine crise. Derrière la pandémie, il y a cette crise humanitaire, causée par les mouvements de population, qui arrive un peu partout sur la planète. Les gens ici n’en ont aucune idée, on n’en entendait pas parler. C’est tellement éloigné de nous, et en même temps, c’est si proche. » Rose donne le chemin Roxham en exemple, où passent des migrants venus des États-Unis dans l’espoir d’obtenir l’asile au Canada.

Y retourner?

« C’est beaucoup de la gestion de crise. Il y a beaucoup de détresse humaine », confie Rose. Malgré l’ampleur de la tâche, elle est revenue fière du travail humanitaire qu’elle a accompli. « Les gens se sentent supportés, écoutés. Tout le support psychologique, ça vaut la peine. De façon personnelle, c’est vraiment enrichissant et gratifiant d’aider ces gens-là. Même si au final, c’est seulement des Tylenol qu’on peut donner à un enfant qui fait de la fière, ça vaut la peine. »

À peine revenue, elle a déjà envie de renouveler l’expérience. « C’est sûr qu’avec Omicron, c’est plus difficile. Dès que la vague va s’abaisser, je compte y retourner. Il y a des coûts, et c’est du bénévolat, mais ça vaut la peine. »

Elle tient d’ailleurs à remercier ses commanditaires, la Fondation du Cégep de Saint- Jérôme, où elle fait un retour aux études, et la pharmacie Familiprix Extra Mathieu Sabourin de Saint-Hippolyte, qui a offert des cartes-cadeaux pour acheter des vitamines et des produits sans ordonnance. Rose a aussi reçu quelques dons personnels.

« Pas besoin d’aller à l’étranger pour aider son prochain. Il y a tellement d’organismes communautaires ici. J’invite les gens à aller aider leur petit organisme local, même si c’est juste une heure par saison. Ils verraient à quel point c’est valorisant, aider son prochain », conclut Rose.

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