La sexualité ne prend pas sa retraite
Contrairement aux perceptions, la sexualité ne disparaît pas avec l’âge. Elle se transforme, s’adapte, mais demeure bien présente et importante dans la vie de nombreuses personnes aînées.
C’est le constat que fait la psychologue et professeure à l’UQO Noémie Bigras, qui invite à briser les tabous et à élargir notre regard sur l’intimité. « Le désir va rester. Le désir d’être proche, le désir d’être intime, d’avoir ces rapprochements avec un être cher », dit-elle.
Ce qui change, explique-t-elle, ce n’est pas l’envie de connexion, mais la manière dont elle se vit. « Dans la manifestation que ce désir sexuel prendra, c’est là que ça va changer. On pourra plus faire probablement les mêmes choses qu’à 20, 30 ou 40 ans, parce que le corps change, la mobilité change. »
Le principal mythe entourant la sexualité des aînés est qu’en vieillissant, il n’y aurait plus de sexualité. « On associe la sexualité à ce qui est beau, à ce qui est jeune, à ce qui est vigoureux. Dès qu’on s’imagine des grands-parents avoir des relations sexuelles, on est tout de suite en réaction ou dans le déni », observe la psychologue.
Cette vision peut avoir des conséquences réelles. Dans certaines résidences pour personnes âgées, par exemple, la sexualité est peu abordée, peu encadrée, et parfois elle est même ignorée. Cela peut occasionner un manque d’information, une absence de prévention et une hausse des infections transmissibles sexuellement chez des populations qu’on n’imaginait pas à risque. « Comment est-ce que, comme société, on n’est pas prêts ou on ne veut pas voir ça ? C’est quand même un enjeu de santé important quand on n’est pas capables de protéger les personnes ou de leur offrir la protection nécessaire », affirme Mme Bigras.
Une génération peu éduquée sur la sexualité
Pour comprendre cette réalité, il faut aussi revenir à l’éducation reçue par les personnes aujourd’hui âgées. « Les personnes âgées aujourd’hui ont grandi avec un discours un petit peu plus honteux en lien avec la sexualité, très axé sur le blâme. » Plusieurs n’ont jamais reçu d’éducation sexuelle complète. « Ces gens-là, ils ne savaient pas que les condoms, ça servait pas juste à protéger pour les grossesses », explique Mme Bigras.
Cette absence d’information continue d’avoir un impact, notamment sur la prévention des ITSS et sur la capacité à parler ouvertement de sexualité, même avec des professionnels de la santé.
La psychologue insiste également sur l’importance d’élargir notre définition de la sexualité. « Quand on parle d’éducation et tout dans la sexualité, c’est pas juste la pénétration. C’est tellement d’autres choses. » Avec l’âge et les changements physiques, développer un « répertoire » plus varié peut même devenir un facteur de protection. « Quand le corps ne répond plus nécessairement de la même manière, ça peut être vraiment bénéfique d’avoir développé une sexualité dont le répertoire est très large », ajoute-t-elle.
Toutefois, la recherche a longtemps abordé la sexualité des aînés presque uniquement sous l’angle des pertes, comme la perte de performance, la perte hormonale, ou problèmes de santé. « C’est rarement dans une perspective de « ça se peut tu que ça aille bien, puis ça prend quoi pour que ça aille bien ? » », souligne-t-elle. De plus, les aspects relationnels comme la tendresse, la complicité et le soutien sont beaucoup moins étudiés chez les couples âgés que chez les plus jeunes.
Après un deuil, une nouvelle vie intime
Contrairement à l’image d’une vie affective figée, les trajectoires des aînés sont souvent très variées. Dans une petite étude menée auprès d’environ 80 couples aînés, la chercheuse a été surprise par la diversité des expériences. Plusieurs participants avaient perdu un premier conjoint et retrouvé l’amour plus tard. Certains décrivaient même une sexualité plus épanouie qu’auparavant. « Ils connectaient avec une sexualité qui ne leur avait jamais été accessible avant. »
« C’est comme si, en vieillissant, tout devenait gris. Mais il y a tellement de variabilité dans les trajectoires de vie », dit Mme Bigras. Oui, le deuil est réel. Oui, recommencer peut être difficile, notamment parce que le bassin de partenaires potentiels diminue. Mais pour plusieurs, une nouvelle relation peut rimer avec redécouverte et liberté.
Le silence dans le système de santé
Parler de sexualité demeure toutefois difficile, surtout dans les milieux de soins. « Les professionnels de la santé n’échappent pas nécessairement aux tabous et aux croyances qu’on associe aux personnes âgées. » Certains présument que leurs patients plus âgés ne sont pas sexuellement actifs et n’abordent jamais le sujet. De leur côté, les aînés peuvent hésiter. « Devant cette absence de questions, cet inconfort ou ce malaise, la personne âgée ne se sentira pas nécessairement confortable non plus de poser des questions », lance Mme Bigras.
Selon elle, briser ce silence pourrait cependant avoir des effets majeurs sur le bien-être. « Ce serait bien que les gens sachent que c’est bon pour la santé, c’est bon pour le moral, puis c’est un besoin normal, légitime, que de vouloir exprimer son amour ou ses sentiments. Il n’y a pas d’âge pour ça », dit-elle.
Pour la psychologue, l’éducation sexuelle ne devrait pas s’arrêter à l’adolescence. « On pourrait éduquer à la sexualité tout au long de la vie. » Informer les aînés permettrait de normaliser leurs expériences, de réduire la honte et de favoriser des relations plus satisfaisantes, qu’elles soient vécues en couple ou en solo.
« La majorité des personnes vivent une sexualité, mais on fait semblant que personne en a une. Ce qui est, à mon sens, complètement aberrant », conclut-elle.
Pour suivre Dre Noémie Bigras et son laboratoire de recherche Reset : https://www.facebook.com/profile.php?id=61550569136095
Pour voir l’épisode deux du balado de l’UQO Ça s’apprend, qui sort le 12 février et qui portera sur la sexualité des aînés : https://uqo.ca/balado-ca-sapprend
