Intelligence artificielle : changer le travail sans bouleverser l’emploi
Par Julien Tilmant
Présente dans le quotidien des Québécois depuis 2022, l’intelligence artificielle (IA) s’impose désormais dans le monde du travail. Et si beaucoup pensent que l’IA a un fort impact sur l’emploi, les études récentes montrent des effets plus nuancés. En effet, à défaut de bouleverser le marché de l’emploi, elle transforme surtout la manière de travailler et d’organiser le travail.
À moins de vivre dans une grotte complètement isolée, impossible d’être passé à côté. L’IA est partout et semble devenir, au fil des mois, un élément incontournable du quotidien des Québécois. Et si certains pensaient que son usage était réservé à la sphère privée, l’IA est pourtant débarquée avec force au sein des entreprises canadiennes.
Un changement rapide du monde du travail qui pose quelques questions : « Comment l’IA va-t-elle s’intégrer à nos métiers ? », « Vais-je être remplacé par une IA ? ». Soyez rassurés, si ces technologies ont les capacités de révolutionner le monde du travail, les études démontrent qu’elles n’en sont pas encore à bouleverser le marché de l’emploi.
La fin des tâches répétitives ?
Les données recueillies par Statistique Québec indiquent qu’en 2024 et 2025, 37,7 % des entreprises ayant adopté l’IA déclarent que son utilisation a contribué à réduire certaines tâches auparavant effectuées par des employés. Toujours dans cette étude résultant de l’Enquête canadienne sur la situation des entreprises (ECSE), Statistique Québec précise que ces tâches concernent surtout l’analyse de textes, le traitement de données et l’automatisation de processus internes.
Ce constat de l’utilisation de l’IA pour mettre fin à des tâches répétitives ou analytiques est partagé par le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec. En effet, dans son analyse consacrée à l’IA et au monde du travail, révisée à l’hiver 2025, le SPGQ souligne que l’IA agit principalement comme un outil permettant partiellement d’automatiser certaines tâches plutôt que de faire disparaître des professions. Comprenez que le travail évolue, mais que les emplois demeurent.
Un usage encore limité
Mais que les plus réfractaires à l’usage de l’IA dans le cadre professionnel se rassurent, la majorité des entreprises québécoises n’a pas encore passé le cap de son intégration dans le quotidien des salariés.
En effet, toujours selon Statistique Québec, seulement 12,7 % des entreprises de la province ont utilisé l’IA au cours des 12 mois précédant le deuxième trimestre de 2025, contre 87,3 % qui ne l’ont pas utilisée. Par ailleurs, 13,1 % des entreprises prévoient d’y recourir au cours des 12 mois suivant le troisième trimestre de 2025, tandis que 74,7 % n’envisagent pas cette utilisation (les autres étant encore indécises).
Un écart selon le type d’entreprise
De son côté, Statistique Canada apporte aussi des données très intéressantes (en date du 28 janvier 2026). En effet, dans son rapport intitulé Tendances de l’emploi au Canada à l’ère de l’intelligence artificielle générative : premiers résultats, l’organisme met en évidence des écarts importants selon la taille des entreprises. On comprend ainsi que les grandes entreprises intègrent plus l’IA dans leurs processus que les petites.
La différence se fait aussi par le secteur d’activité. Effectivement, « les secteurs à forte intensité de connaissances », comme les services professionnels, les technologies de l’information et la finance, figurent parmi les plus avancés dans ce domaine.
Se former pour ne pas être dépassé
Bien entendu, l’arrivée de l’IA dans les entreprises a aussi eu pour conséquence de changer profondément l’organisation de certains services et départements. C’est pourquoi beaucoup d’organisations privées ou publiques ayant adopté ce type d’outil devront passer, entre autres, par une formation de leur personnel.
Un fait affirmé par le SPGQ : « Le personnel professionnel devra notamment apprendre à travailler avec cette nouvelle technologie (…). Des besoins de perfectionnement ont émergé et continueront de le faire. Un accès à des activités de formation s’avèrera essentiel pour mettre à jour les compétences et en développer de nouvelles. »
Cette situation pourrait créer un véritable déséquilibre entre les travailleurs, avec, d’un côté, ceux qui pourront s’adapter à ces transformations et, de l’autre, ceux ayant un accès limité à la formation ou à la requalification.
Ainsi, au regard des dernières publications et statistiques établies au sujet de l’intégration de l’IA dans le monde du travail, le constat n’a rien d’alarmant. La transformation du marché du travail est en cours certes, mais elle est progressive et ne provoquera pas, pour le moment, un remplacement massif des travailleurs québécois et canadiens. Elle aura surtout pour conséquence de redéfinir les tâches, les compétences et surtout l’organisation du travail des salariés et des fonctionnaires.
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Quels emplois sont les plus exposés aux effets de l’IA et de l’automatisation ?
Les travaux de l’Institut du Québec permettent d’identifier les secteurs de la main-d’œuvre les plus exposés aux effets de l’IA sur le travail.
L’analyse estime qu’environ 810 000 personnes, soit 18 % de la main-d’œuvre, travaillent ou cherchent un emploi dans 96 professions considérées comme vulnérables à l’automatisation, que celle-ci repose sur la robotisation ou sur des applications d’IA (vulnérabilité liée à la transformation des tâches, et non à la disparition automatique des emplois).
Cette exposition est plus marquée chez les jeunes de 15 à 24 ans, qui occupent plus fréquemment des emplois en vente et services, ainsi que chez les adultes de plus de 25 ans sans diplôme, dont 27 % sont concernés. À l’inverse, les personnes diplômées universitaires sont moins exposées, même si 8 % d’entre elles se retrouvent dans des professions vulnérables.
Des catégories professionnelles plus exposées
Sans dresser une liste exhaustive, l’Institut du Québec précise que certaines professions figurant parmi les 96 identifiées comme plus vulnérables à l’automatisation (incluant l’adoption de l’IA) se retrouvent dans des secteurs bien définis. Parmi les exemples explicitement mentionnés figurent des métiers du service à la clientèle, tels que caissiers et caissières ou serveurs et serveuses, ainsi que des emplois du secteur des affaires, finances et administration, comme adjointes et adjoints administratifs ou encore vérificatrices et vérificateurs comptables.