TGV par Mirabel : des agriculteurs avaient prévu le coup depuis quelques années
Par Luc Robert
Le désarroi causé par le possible trajet du train à grande vitesse (TGV) via Mirabel avait été prévu de longue date par des agriculteurs, qui ont préféré se départir de parcelles de terres bordant l’autoroute 50 dans le secteur de l’aéroport pour s’assurer une quiétude d’esprit.
Les plus âgés ne veulent pas que leurs enfants, dont certains sont maintenant aux commandes de leurs actifs, vivent une deuxième fois ce que les fermiers d’antan ont vécu de 1969 à 1985, soit l’expropriation et les rétrocessions de terres aux anciens proprios.
« J’ai vu mon père pleurer et se décourager pendant des mois, au début des années 1970, pour finir par devoir payer un loyer pour demeurer sur sa propre terre ancestrale, qui avait appartenu à mon grand-père ! Il n’était pas question que son calvaire s’abatte à nouveau sur notre famille et nos descendants. On a vu ce que la gang d’Exo a fait pour la construction de la gare intermodale en secteur agricole, sur la rue Victor, à Saint-Janvier. Alors, plusieurs ont pensé que le Fédéral ne se gênerait pas plus non plus de son côté, autour de l’aéroport, où de petites sections de terre devaient encore être retournées aux propriétaires », a communiqué un agriculteur prévoyant, qui a préféré conserver l’anonymat.
Ne faisant ni une, ni deux, ces cultivateurs retraités et expérimentés ont préféré éliminer le risque de « futurs problèmes », après les dernières restitutions de lots.
« Plusieurs ont récupéré leurs anciens lots et des courtes bandes, mais les ont revendus ensuite, pour assurer la quiétude mentale de leurs enfants. On ne savait pas qu’Ottawa, ou sa sous-compagnie, voudrait spécifiquement garder un corridor de 60 à 70m le long de la voie rapide pour le train rapide, mais on se doutait que peu importe les projets futurs, on risquait encore d’être touchés. Alors la revente devenait la meilleure option, plutôt que risquer une nouvelle expropriation », a poursuivi un autre agriculteur du secteur.
Un peu d’histoire
C’est en 1985, sous le gouvernement conservateur de Brian Mulroney, qu’une première rétrocession d’environ 80 000 acres de terres jugées excédentaires a été effectuée. Plusieurs agriculteurs ont repris graduellement possession de leurs anciens lots jusqu’en 1987, en raison des démarches administratives. En 2006, la deuxième phase a vu la rétrocession des 11 000 acres restants (4 450 hectares) être soumise à un processus de vente-rachat pour les agriculteurs locataires et les anciens résidents. L’annonce de cette fin de saga a eu lieu à l’église de Sainte-Scholastique,
alors que le premier-ministre d’alors, Stephen Harper, avait pris la parole devant une salle bondée d’expropriés et de locataires de terres.
« S’ils jugent que nous sommes aussi importants qu’ils le disent, pourquoi Alto ne fait pas de vraies consultations publiques à Mirabel, plutôt qu’aux villes environnantes ? En donnant ça à une firme créée par le gouvernement fédéral, les libéraux semblent vouloir s’en laver les mains. On dit en coulisses que les gens de la Montérégie ne voulaient pas voir le tracé TGV passer le long de l’autoroute 30 et ensuite traverser le Fleuve Saint-Laurent, que ça serait trop coûteux. Mais pourquoi donc ça serait moins cher de traverser la Rivière-des-Outaouais, quelque part entre Rigaud et Hawkesbury ? Ils vont consulter la population à Brownsburg-Chatham, à Vankleek Hill (Ontario), à Laval, à Terrebonne et à Saint-Eustache, mais au secteur principal envisagé, à Mirabel, ils nous évitent. Pourquoi ? Parce que c’est le Bloc Québécois qui nous représente ? Ça semble être de la petite politique », a soulevé notre premier interlocuteur.
Surveillance accrue
Pour sa part, dans le cadre du dossier TGV, la mairesse de Mirabel, Mme Roxanne Therrien, a rencontré l’équipe d’Alto, après avoir appris des médias que le trajet envisagé passerait en territoire mirabellois.
« La mémoire à Mirabel est encore vive. J’ai été claire avec eux (Alto): les erreurs du passé ne doivent pas se répéter ici. Je m’engage à informer la population régulièrement et avec transparence des informations que j’obtiendrai (…) Jusqu’à récemment, les informations que j’avais étaient essentiellement les mêmes que celles déjà publiques. Une rencontre a ensuite été tenue et m’a permis de faire valoir nos inquiétudes. (…) Je rappelle qu’aucune consultation prévue par Alto n’est prévue en sol mirabellois, à ce jour (vendredi). Toutefois, il y aura au minimum une table ronde consultative à Mirabel. Les agriculteurs feront partie intégrante de cette consultation. Entre temps, Alto tient des séances d’information publiques. Des représentants de la Ville y participeront et je serai présente à celle du 5 février à Saint-Eustache », a soutenu Mme Therrien.
Peu de recours
Le lundi 14 janvier dernier, Radio-Canada dévoilait une possibilité d’un nouveau tracé d’Alto, société d’état créée par le fédéral, se réservant un corridor le long des autoroutes 15 et 50, pour acheter les terres agricoles et, en cas de refus, pouvoir exproprier les propriétaires.
« Ce n’est pas une consultation qui a lieu, c’est un fait accompli et une opération de relations publiques auxquelles nous assistons. La stratégie semble claire pour Alto: aller vite, prendre tout le monde de court et imposer le projet : il y a une différence entre 60m d’emprise et 10km, qu’en est-il au juste ? Pire, le fédéral semble faciliter ce passage en force. Après la tragédie des expropriations, le gouvernement avait adopté la Loi sur les expropriations pour que ça ne se reproduise plus. Or, les libéraux ont intégré des clauses dans le présent budget pour
suspendre des éléments de la Loi, comme l’obligation de tenir de véritables consultations publiques. Le projet de loi permettrait même d’annoncer une expropriation PAR COURRIEL aux résidents. Bref, on efface les lois adoptées pour corriger des injustices passées et on semble en préparer d’autres. On recule de 50 ans », a déploré le député de Mirabel, M. Jean-Denis Garon.
Vice-président du Comité des finances à Ottawa, ce dernier a convoqué le lundi 2 février le ministre des Transports, M. Steven MacKinnon, ainsi que le président directeur-général d’Alto, M. Martin Imbleau, à témoigner en vue du prochain budget.
« On risque de voter contre le budget. J’ai multiplié les appels ces derniers jours, à en perdre la voix, auprès des autres députés. M. Imbleau a dit à la SRC qu’il veut prendre les commentaires et suggestions des utilisateurs. Ce tracé menace parmi les meilleures terres agricoles du Québec et empiète sur la gestion du territoire, dans ce qui est reconnu comme la capitale internationale de l’érable. Aucune évaluation sérieuse de sécurité ou d’environnement n’a été présentée, mais la décision semble déjà prise : le TGV sera imposé, peu importe les conséquences pour nos communautés. Mais ils sont tombés sur le mauvais gars : je suis tenace. Je me battrai au Comité des finances pour que les libéraux ne touchent pas à la Loi sur les expropriations. Je serai de tous les fronts. Nous ne nous laisserons pas faire. Les citoyens méritent des vraies consultations, pas des séances de 30 minutes de relations publiques pour les utilisateurs », a repris tout-haut M. Garon.
Alto pourrait, selon les besoins, exproprier des propriétaires.
« Elle se garde un droit de préemption, limitant ainsi les propriétaires en ce qui a trait à la vente de leur propriété, et leur choix d’acheteur. L’offre financière de rachat serait non-négociable. Les agriculteurs seraient empêchés de faire des travaux sur leur terre. Ils n’auraient pu le droit d’audience publique, s’ils refusent le prix de rachat. Ils courent même le risque d’être expropriés par un simple courriel ! Leurs pseudo-consultations ont l’air d’une exposition science de secondaire 2 mal agencée. Les agriculteurs et leur famille de Mirabel ne semblent pas exister pour Alto. Je suis un parlementaire incisif : je veux des réponses. Le dossier ne fait que débuter », a-t-il terminé.