Compte à rebours pour une famille des Laurentides
Une famille installée dans la région depuis 2024 dit vivre une « inquiétude constante » depuis la suspension puis la fin du Programme de l’expérience québécoise, et voit dans le nouveau système une promesse brisée.
Une porte qui se ferme
Le 5 juin 2025, Québec a suspendu la réception des demandes dans le volet Travailleurs étrangers temporaires du Programme de l’expérience québécoise. Le 6 novembre suivant, le gouvernement a confirmé que le PEQ prendrait fin le 19 novembre 2025.
Pour plusieurs personnes déjà établies en région, le PEQ représentait une voie claire: travailler, s’intégrer, puis déposer une demande de sélection permanente. La transition vers le Programme de sélection des travailleurs qualifiés a changé l’équation, avec un système de pointage et des critères modulés selon les priorités gouvernementales.
Sur papier, le programme se veut plus sélectif. Sur le terrain, il introduit une incertitude pour celles et ceux qui avaient planifié leur avenir en fonction de l’ancien cadre.
« C’était surtout pour les enfants »
Installé dans les Laurentides depuis avril 2024, Tariq explique que le projet d’immigration visait d’abord la stabilité familiale. « Quand on parle de la résidence permanente, je ne parle pas vis-à-vis de moi… c’est surtout vis-à-vis mes filles. »
Francophone, titulaire d’une maîtrise universitaire obtenue en français et d’un diplôme en arpentage, il croyait correspondre au profil recherché. Sa thèse portait sur une comparaison des cadres juridiques entre le Maroc et le Québec, un sujet qui témoigne d’un intérêt réel pour la société québécoise.
Aujourd’hui, la pression se concentre sur l’aînée, arrivée adolescente et désormais majeure. Le parent décrit un enchevêtrement de statuts, d’autorisations et de règles qui compliquent l’accès au travail et aux études postsecondaires. « C’est toute une histoire », résume-t-il, évoquant des démarches répétées et des réponses parfois contradictoires.
Par souci de discrétion, la famille évite d’exposer publiquement les enfants. Les parents disent vouloir les préserver d’une inquiétude qu’ils tentent eux-mêmes de contenir.
La crainte est simple: devoir repartir après s’être enraciné. « Soit on reste tous les cinq, soit on rentre tous les cinq. »
Le poids de l’âge
Dans la grille de pointage du nouveau programme, l’âge pèse lourd. Entre 20 et 30 ans, la personne requérante peut obtenir jusqu’à 120 points. À 44 ans, le maximum chute à 10, puis à zéro à 45 ans et plus. « L’année prochaine… j’aurai zéro point », dit Tariq.
Le programme attribue aussi des points selon la connaissance du français, la scolarité et les besoins du marché du travail. Les seuils d’invitation peuvent évoluer selon les priorités économiques.
Pour la famille, cette mécanique donne l’impression que les règles changent en cours de route. « D’ici trois ans… ils peuvent jouer avec les critères comme ils veulent », observe-t-il, rappelant que son plan initial reposait sur l’ancien programme.
Un « contrat moral »
Le mot qui revient dans l’entretien, c’est celui de la promesse. « C’est un contrat moral », affirme Tariq, persuadé d’avoir respecté sa part: travail à temps plein, impôts, bénévolat et intégration en français au quotidien.
Depuis son arrivée le 10 avril 2024, il conserve une affiche reçue à son installation sur laquelle on peut lire « Bienvenue dans votre nouveau chez vous ». Il l’a gardée comme un symbole d’accueil et d’engagement réciproque. Aujourd’hui, il craint que ce « chez nous » devienne provisoire.
« Depuis juin, on est sur les nerfs… c’est un stress quotidien. Je préfère que le premier jour… on me dise non, tu ne viens pas. »
Une région solidaire
Autour de la famille, des appuis se manifestent. Pierre Labelle, collègue et retraité récent, parle d’une situation « épouvantable » et décrit Tariq comme « un citoyen modèle » et une « plus-value pour la région ».
Pendant que Québec défend une planification visant à ajuster ses seuils et ses programmes, pour cette famille des Laurentides, la question dépasse l’administration. Elle touche à la parole donnée, à la stabilité promise et à la confiance accordée. Pour Tariq, l’enjeu n’est plus seulement de rester, mais de comprendre comment un projet présenté comme durable a pu devenir, en cours de route, conditionnel.