(Photo : Courtoisie)

Quand donner devient jeter

Par Louis-Philippe Forest-Gaudet

Après les Fêtes, la Maison d’Entraide de Prévost a été submergée par un afflux de dons laissés sans supervision, révélant les limites d’un système solidaire mis à rude épreuve.

Au retour des vacances de Noël, l’équipe de la Maison d’Entraide de Prévost ne s’attendait pas à un tel choc. En l’espace de quelques jours, les bacs de dons se sont remplis à ras bord. Des sacs éventrés, des vêtements abandonnés dans la neige et des objets laissés à l’air libre bloquaient l’accès au bâtiment. Pourtant, quelques jours plus tôt, l’espace était presque vide.

« Quand on est arrivés le lundi matin, c’était plein partout », raconte Evelyne Landry, coordonnatrice de la Maison. « Quand les bacs restent ouverts, on n’a pas le choix. On est obligés de jeter. » Jusqu’à 80 % des dons ont dû être envoyés aux déchets. Des vêtements mouillés, contaminés ou infestés rendaient le tri impossible sans risquer de compromettre le reste de la marchandise.

Une mission fragilisée par l’urgence

La Maison d’Entraide de Prévost n’est ni un écocentre ni un point de dépôt municipal. Sa mission est d’aider les personnes dans le besoin, notamment par une friperie solidaire et une banque alimentaire. Or, la gestion des débordements détourne des ressources essentielles.

« On met du temps, de l’argent et de l’énergie à gérer ça, au lieu de développer des services », explique Evelyne Landry. L’organisme a dû embaucher une personne dédiée presque exclusivement à la gestion de la marchandise extérieure. Les voyages à l’écocentre se sont multipliés, parfois avec l’aide de la Ville, qui a fourni des camions pour soutenir l’opération.

Donner, oui, mais avec respect

Contrairement à une idée répandue, tout don n’est pas automatiquement utile. Pneus, bois, objets cassés, vaisselle sale, vêtements troués ou imprégnés d’odeurs de cigarette font régulièrement partie des dépôts retrouvés sur place. « Il faut se demander si on l’achèterait soi-même », insiste la coordonnatrice. « La dignité des personnes qu’on aide est essentielle. Ce n’est pas parce que quelqu’un est dans le besoin qu’il doit accepter du brisé ou du sale. »

L’organisme rappelle aussi que la friperie s’adresse à toute la population. Magasiner à la Maison d’Entraide de Prévost est un geste social et environnemental. Les revenus servent directement à financer les services offerts à la communauté.

Vols et revente parallèle

Un autre enjeu pèse sur le fonctionnement quotidien : la fouille et le vol. Des images captées par les caméras de surveillance montrent parfois des individus repartir avec des remorques pleines d’objets, destinés à la revente sur des marchés aux puces ou en ligne. « Souvent, ce ne sont pas des personnes dans le besoin », affirme Evelyne Landry. Les interventions policières demeurent limitées, les biens étant considérés comme des dons. Une réalité frustrante pour une équipe déjà surchargée.

Les critiques sur les prix reviennent également sur les réseaux sociaux. L’organisme répond qu’il y en a pour toutes les bourses et que l’aide directe est toujours offerte à celles et ceux qui se présentent en situation de besoin.

Une mobilisation exemplaire

Malgré la fatigue et la pression, l’équipe a tenu bon. La Maison d’Entraide de Prévost peut compter sur 13 employés et environ 70 bénévoles. À la suite du débordement, une vingtaine de personnes se sont mobilisées.

Chaque semaine, la banque alimentaire soutient environ 75 familles de Prévost, soit près de 140 personnes, dont une trentaine d’enfants. L’organisme collabore avec plusieurs partenaires pour redistribuer nourriture, vêtements et objets dans une logique de réseau d’entraide.

Un appel à la responsabilité collective

La situation vécue à Prévost n’est pas isolée. Elle reflète une réalité partagée par de nombreux organismes communautaires après les Fêtes. « Donner, c’est un beau geste », rappelle Evelyne Landry. « Mais ça doit être fait avec conscience et respect. »

Pour la Maison d’Entraide, l’espoir demeure que le message passe. Car derrière chaque sac laissé sur place, il y a une équipe qui trie, nettoie, jette parfois malgré elle, et continue, jour après jour, d’aider la communauté.

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