| Par Frédérique David

Les mains épuisées de celles qui prennent soin

Je n’ai jamais autant pensé à elles que depuis trois ans. Je pense encore plus à elles en ce mois de juillet où ma culpabilité de bénéficier de vacances croît au rythme de leur épuisement face à cette xième vague qui les anéantit. Une vague de trop, qui survient au moment où elles espéraient un repos. Cette vague sur laquelle elles n’ont plus la force de surfer. Cette vague qui les submerge et les fait couler, car les conditions de travail de ces dernières années ont grugé toutes leurs forces, toute leur volonté, tout leur dévouement.

On en parle souvent en chiffres, de ces femmes des métiers du care qui aimeraient pourtant qu’on les considère pour leurs compétences professionnelles et leurs qualités humaines. On en parle en bonus accordés pour les recruter, pour les retenir et pour bien paraître aux yeux des futurs électeurs quand elles préfèreraient qu’on leur offre enfin des conditions de travail éthiquement acceptables.

Je choisis délibérément le féminin pour en parler, car ce sont majoritairement des femmes qui occupent ces métiers qui consistent à prendre soin, à accompagner, à tenir la main. Ce sont des femmes que l’on malmène encore en imposant du temps supplémentaire obligatoire (TSO) et en faisant de ces quarts de travail de huit heures imposés un mode de gestion, malgré les contestations. Aurait-on agi de la sorte dans un milieu de travail majoritairement occupé par des hommes?

Difficile de comprendre la logique derrière certaines décisions, certains modes de gestion. Le TSO a été associé à plus d’absences pour cause de maladies ou d’accidents. Comment peut-il en être autrement? Comment peut-on penser que des infirmières qui travaillent debout toute la journée, qui doivent souvent combler le poste d’une collègue absente et assumer les tâches d’une préposée aux bénéficiaires en moins, tout en se préoccupant de la sécurité et du bien-être de leurs patients, pourront compléter des journées de 16 heures de manière récurrente? Et comme si ces modes de gestion n’avaient pas assez prouvé leur inefficacité et leurs terribles conséquences humaines, on commence à s’en inspirer dans le milieu de l’éducation puisque plusieurs centres de services scolaires refusent désormais que des enseignantes travaillent à temps partiel sans comprendre que de telles décisions entraîneront plus d’absentéisme pour cause d’épuisement professionnel et plus de désertion professionnelle. Et ce sont encore des femmes que l’on malmène dans un milieu de travail déjà difficile.

Je ne suis certainement pas la seule à côtoyer des jeunes femmes qui ont récemment obtenu leur diplôme d’infirmière ou d’enseignante et qui songent déjà à quitter la profession. En 2009, ce sont 52 % des nouvelles infirmières qui ont quitté le CHUM dans les 24 mois suivant leur embauche. Une recherche doctorale avait permis d’identifier les causes : lourdeur de la tâche, ratio infirmières/patients et instabilité des horaires. Plus de dix ans plus tard, n’est-il pas beaucoup trop facile de pointer du doigt la pandémie pour justifier qu’on perpétue des modes de gestion aussi peu éthiques et aussi peu humains?

Face à la pénurie d’employés, les entreprises privées mettent en place des solutions innovatrices. En santé et en éducation, il faudrait revoir les modes de gestion et changer le système si on veut voir des changements. Cela passe certainement par l’immigration, la requalification plus facile des travailleurs étrangers, la réduction du fardeau administratif, la revalorisation de certaines professions, des conditions de travail plus humaines et une réorganisation des structures devenues beaucoup trop grosses, beaucoup trop lourdes. Est-ce qu’on pourrait cesser de perdre du temps et de l’argent avec des décisions qui ne sont que de la poudre aux yeux, comme transformer les CSL en CSS ou les CSSS en CISSS?

Elles sont celles qui soignent votre frère, qui consolent votre enfant, qui rassurent votre conjoint, qui écoutent votre amoureuse, qui tiennent la main de votre maman. Elles sont celles qui donnent, qui se préoccupent, qui accompagnent, qui guident, qui aident. Elles sont celles qui veillent au fonctionnement ordinaire du monde. Elles sont celles qui permettent à cette course vers la marchandisation de garder un peu d’humanité. Elles sont celles qui nous font espérer en un monde meilleur. Elles sont celles dont nous avons besoin pour vivre décemment, pour mourir dignement et pour rêver encore. Elles nous tendent une main épuisée. Prenons soin d’elles à notre tour.

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