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La justice du like

Par Frédérique David

Je n’ai pas été tellement surprise quand j’ai lu la « suite » de « l’affaire Julien Lacroix ». Exaspérée, découragée, ça oui! Car ce que révèle réellement cette affaire, et que nous savions déjà, certes, est très moche. C’est le reflet d’un dérapage déplorable, mais bel et bien engagé. C’est le reflet d’une société qui va mal.

La course aux likes

Si j’ai encore un pied dans le journalisme, c’est parce que je crois profondément que ce « cinquième pouvoir » est utile et indispensable pour la démocratie. Mais j’ai commencé à en sortir lentement il y a plusieurs années, à gagner ma vie autrement, parce que je n’adhérais plus à cette course aux likes que les réseaux sociaux ont entrainé.

Je me souviens de rencontres de rédaction dans un défunt journal où on félicitait un journaliste dont l’article sur un accident de la route avait généré un record de clics. Je vois encore alors la mine débitée d’un collègue qui s’était démené à compléter un long reportage sur la qualité de l’eau de la rivière du Nord. S’en était suivie une discussion au sujet d’un article potentiel sur le bijoutier qui avait vendu les alliances du mariage de Julie Snyder et Pierre Karl Péladeau. J’avais commencé à sentir qu’on dérapait solide! Je n’étais plus sûre d’être à la bonne place. Nous étions plusieurs à nous questionner sur ce métier qui exigeait de nous, désormais, des textes courts, « punchés » et, surtout, générateurs de clics.

Le tribunal médiatique

Malheureusement, la course aux likes n’a fait que continuer de plus belle dans un contexte où la presse écrite est sur le bord de l’abîme. De nombreux médias ont fermé. D’autres survivent tant bien que mal face à la perte vertigineuse de revenus publicitaires. L’affaire Julien Lacroix était le genre de reportage susceptible de générer beaucoup de clics. Loin de moi l’idée de juger du travail des journalistes impliqués dans cette histoire. Loin de moi l’idée de juger des agissements potentiels de Julien Lacroix ou des propos des femmes qui ont témoigné contre lui. C’est la société en général que je juge. C’est notre tendance à juger de tout et de rien par des likes, sans réfléchir aux conséquences, sans réfléchir tout court.

On est rendu là! L’affaire Julien Lacroix n’est que le reflet d’une société malade qui règle ses comptes sur les Facebook de ce monde. On y expose nos vies : les prouesses du petit, les mignonneries du chat, notre premier don de sang, notre dernière recette. Et on espère un maximum de likes pour flatter notre ego. Puis, quand ça va mal, on règle nos comptes sur les mêmes plateformes. On dénonce pour récolter un max de support. Quand l’affaire touche une personnalité publique, elle est vite reprise par les médias traditionnels qui s’abreuvent de likes eux aussi. Tout le monde veut sa part. Et dans cette course folle, plus personne n’a de considération pour la rigueur, l’impartialité, l’imputabilité, le respect de la vie privée. On lave allègrement notre linge sale en public sans réfléchir aux conséquences, sans réfléchir aux dérapages possibles.

Tristes conséquences

L’affaire Julien Lacroix est le reflet de ce dérapage, de cette crise sociale où les gens se font justice eux-mêmes et où les médias sont devenus des machines à clics. Plusieurs personnes sont victimes de cette histoire, même les journalistes et rédacteurs en chef impliqués. Et les répercussions sont grandes. Le Mouvement #MeToo, qui a fait la lumière sur l’intolérable et qui a amélioré la vie des femmes, je tiens à le souligner, en prend un nouveau coup. Les acteurs et les organismes qui luttent contre les agressions sexuelles et les mouvements féministes perdront indéniablement (et injustement) des plumes. Et c’est un triste jour – un autre! – pour le journalisme!

« Nous voulions libérer la parole. Nous avons obtenu du bruit », écrivait récemment Simon Jodoin, un journaliste que j’admire beaucoup. Je doute sincèrement que le bruit de notre époque soit la réponse souhaitée au silence de jadis.

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