Elle s’appelle Simone

Par Mimi Legault

Même si elle a 84 ans, elle tient absolument à ce que je l’appelle par son prénom. D’abord, elle est blonde. Naturelle ? Probablement pas. Cheveux bouclés. Naturels ? Je l’sais-tu, moi ? Ce n’est pas tellement important parce que tout le reste chez Simone est vrai. Cette femme arrive à la tête de mon palmarès. Elle travaille encore à temps partiel, mais comme elle le dit si bien, ça lui prend quasiment tout son temps. Elle vit seule. Par choix, me jure-t-elle avec ses petits yeux malicieux. Dans une grande maison qu’elle entretient mieux qu’un homme, ça aussi c’est elle qui le prétend. Rentre son bois, cultive un magnifique jardin, bricole, fabrique son propre vin (pas buvable à mon humble avis). Cet automne, elle va s’essayer sur la bière…

Son sens de l’humour ne l’a jamais quittée. Un jour que je la visitais, j’avais une rage de dents. T’as un remède, Simone ? Pauvre p’tite fille, me dit-elle, il y a longtemps que je ne connais plus ça, mes dents et moi, nous ne couchons plus ensemble ! Une autre fois qu’elle m’avait invitée à déjeuner au resto, la demoiselle qui nous avait reçues à l’entrée nous avait demandé : vous désirez ? Et Simone avait répondu : une table près d’un serveur s’il vous plaît.

Dernièrement, elle m’a appris qu’elle s’était trouvée un deuxième emploi. Me demandait bien comment elle gérerait tout ça. Elle éclate de rire : je vais suivre des cours. Natation, deux fois par semaine. Ça ne sera pas évident surtout avec l’automne qui t’attend à la porte de sortie, me dit-elle. Aussi, elle reprend ses cours de danse. Alors là, pour danser, elle danse. La voilà qui me prend le bras et me fait tourner et tourner. Tu veux un verre de vin ? Non merci… C’est qu’elle a la jambe alerte et la cuisse jambonnée !  Elle fait des sauts hauts comme ça ! Tu vois Mimi, j’ai un style pompette. Pas dans le sens que nous l’entendons. Elle est plutôt ivre de joie et d’énergie et ne fait pas péter la balloune. Elle a l’air d’être née avec le feu au derrière ! Elle a eu un mari qu’elle a foutu dehors : une patate de sofa, un homme à tout faire… faire; je n’avais pas besoin de ça dans ma vie. Le seul exercice que je lui ai reconnu fut de courir à sa ruine. Aussi ennuyant qu’un train de marchandises sans fin. Je me suis payée quelques amants. La voilà qu’elle rit encore. Mais je suis difficile sur le format, une p’tite bedaine, ça passe, mais une grosse… J’aime pas non plus les gringalets qui cassent en deux rien qu’à les regarder. Je préfère vivre seule qu’avec un esquelette.

Ah la danse, Mimi. La danse ! C’est ma passion. Elle en fait les mercredis, jeudis et samedis soir. Je veux évoluer, je refuse de devenir comme Claire ma bonne amie que j’appelle affectueusement « ma vieille moppe », ça la fait rire. C’est une boulimique pharmaceutique sur deux pattes. Maintenant, elle se meurt d’avoir si peu vécu; ça ne lui enlève pas sa bonté, mais il lui reste à peine quelques mois à vivre. Moi, je fais mon bonheur toute seule. Je le tricote au quotidien. Oh, il m’arrive de perdre quelques mailles. Et après ? Je préfère avoir un chandail troué plutôt que de geler ! Ma vie, c’est la danse; je serais capable d’aller valser tous les soirs, dépassé minuit ! Dans le réel, Simone est peut-être chargée d’années, le miracle c’est qu’elle n’a jamais dépassé la cinquantaine. Elle est remplie de projets alors que d’autres sont bourrées de regrets et de pilules. On dépense des milliards de dollars pour savoir s’il y a de la vie sur Mars. Moi, si je veux savoir si la vraie vie existe, je cours chez Simone !

N.B. Simone méritait parfaitement cet hommage. Elle est décédée dans son sommeil; probablement au moment où elle valsait avec un beau jeune homme. Je lève mon verre de vin (pas le sien…) à sa mémoire.

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