Jour du souvenir : Un second confinement pour Papa

Lettre ouverte
Jour du souvenir : Un second confinement pour Papa
Istvan et son frère aîné, malheureusement décédé cette année à l’âge de 97 ans.

Annie Vintze habite une maison de campagne à Sainte-Adèle depuis un an et demi. Son père, qui a eu 94 ans l’hiver dernier, habite avec sa fille. Au cours du printemps, Annie souligne avoir passé beaucoup de temps de qualité avec son père. Elle en a profité pour mettre à l’écrit certains de ses témoignages. En voici un, qui relate de l’histoire de ce jeune homme à l’époque, confiné dans la cave de son immeuble pendant le siège de Budapest en 1945. Une histoire qui s’inscrit parfaitement dans la « Semaine des vétéranes et des vétérans » qui débutait le 5 novembre dernier et se termine le 11 novembre, à l’occasion du Jour du Souvenir.

 

Les images des célébrations de la fin de la guerre sont presque passées inaperçues cette année. Covid oblige. Je regardais néanmoins les cérémonies à la télévision, bien confinée dans les Laurentides avec mon vieux Papa lorsque j’ai réalisé qu’il y était, il y a 75 ans, à cet armistice. Il a eu 94 ans cet hiver et se souvient parfaitement bien du jour de son 19e anniversaire. L’armée russe avait mis fin au siège de Budapest en prenant la ville alors aux mains de l’armée allemande. C’était le 13 février 1945. Son premier confinement venait de prendre fin.

Bien triste jour d’anniversaire quand on sait qu’il a dû creuser une fosse pour enterrer une douzaine de soldats allemands qui ont été exécutés dans la cour intérieure de son immeuble de la rue Marvanj. Au cours du siège de la capitale hongroise, une partie de la cave de l’immeuble de cinq étages avait servi de dispensaire pour des soldats de la Werhmacht, blessés légers. Le reste de la cave hébergeait tous les locataires de l’immeuble afin de les tenir à l’abri des bombes larguées sur la ville pendant les trois semaines qu’a duré le siège.

Entre les bombardements, lorsque les accalmies donnaient aux civils quelques heures de répit, ma grand-mère sortait de sa cachette munie d’un long couteau et d’une bassine en fer blanc pour aller à la recherche de chevaux morts sur lesquels les femmes prélevaient de la viande pour arriver à nourrir leur famille. Les adolescents qui n’étaient pas encore d’âge à être enrôlés se faisaient réquisitionner par les militaires afin d’accomplir toutes sortes de tâches pour l’une ou l’autre des armées conquérantes. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé un jour à aller porter une caisse de munitions du côté opposé du boulevard sous les tirs des soldats ennemis. Un voisin, homme âgé à qui on avait également confié cette tâche, est mort d’un arrêt cardiaque, sur le trottoir. Mort de peur.

Un autre jour, c’est un canon défectueux qui devait être déplacé par de jeunes Hongrois. Comment se désister lorsqu’on nous menace d’une mitraillette ? Il faut obéir et espérer que les balles nous évitent et ensuite retourner se mettre à l’abri dans cette cave surpeuplée dans le concert assourdissant des obus sifflant au-dessus de notre tête. Et puis, on s’arme de patience en appréciant le simple fait d’être toujours vivant.

Mais comment faire pour oublier le sort de ces jeunes hommes criblés de balles à l’aveuglette ? Certains n’avaient reçu qu’un ou deux projectiles au thorax alors que d’autres n’avaient plus de visage ou avaient le crâne éclaté. Il fallait se concentrer sur la fosse, creuser le plus vite possible sous la menace afin de faire disparaître sous la terre, ces corps meurtris, mutilés, défigurés. Ces hommes sont morts depuis longtemps, mais leur image vit toujours dans l’esprit de papa, 75 ans plus tard.

Ensevelis derrière un muret dans l’arrière-cour de cet édifice, ces hommes sont disparus de la surface de la terre, mais leur souvenir reste vivant dans les pensées d’un vieil homme qui n’arrive pas à les oublier. Il avait voulu enlever leur plaque afin que l’armée puisse les identifier et avertir leur famille, mais les Russes n’ont pas voulu. On n’insiste pas lorsqu’on nous hurle des ordres, une mitraillette à la main. On obéit, on s’exécute, et on n’oublie jamais.

Aujourd’hui, papa a perdu ses forces. Il ne marche plus de son pas assuré et cherche parfois ses mots et n’entend plus les nôtres. Cependant, sa mémoire est encore vive. Certaines images nous hantent toute notre vie et celle de ces hommes est encore vivante dans l’esprit d’Istvan. Il revit régulièrement ces six semaines de l’hiver 45 qui ont marqué le jeune homme qu’il était et qui ont façonné l’aîné qu’il est devenu.

Il me dit qu’à l’époque, il avait trouvé ces exécutions absolument horribles, puis, avec du recul, après y avoir beaucoup réfléchi, il se dit que le commandant russe avait peut-être agi par compassion. Comme il n’y avait à peu près plus rien à manger, plus de médicaments et aucune volonté d’apporter des soins à des soldats ennemis, il se peut que leur mort violente, mais instantanée avait pour but de leur éviter une longue agonie.

Peut-être. Il faut bien essayer de trouver une explication logique si on veut se faire une raison, accepter l’inacceptable. Après tout, n’est-ce pas cela, la guerre ?

Et puis, ces soldats avaient peut-être eux-mêmes perpétré des crimes abjects, comment savoir ?

Ce que je sais, c’est que ces crimes de guerre ont encore des impacts psychologiques sept décennies plus tard. Je ne peux faire grand-chose, sinon que d’écouter mon vieux papa me raconter. Et vous en parler à mon tour.

Ils sont encore nombreux les ainés qui ont des histoires à raconter. Histoires parfois drôles, tristes ou simplement touchantes, mais histoires importantes qui font partie de notre mémoire collective, de notre patrimoine familial et par extension, social. Presque chaque famille est riche d’une personne âgée qui a des souvenirs à partager. Une personne qui cherche des oreilles pour écouter et des mémoires plus jeunes qui pourront porter à leur tour, le flambeau de ces souvenirs afin qu’ils survivent au temps qui finit par tout effacer.

Annie Vintze

Istvan, père d’Annie Vintze, alors qu’il était adolescent pendant la Seconde Guerre mondiale.
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