Mairesse, mais à quel prix?

Par Ève Ménard
Mairesse, mais à quel prix?

Intimidation en politique

Ève Ménard – Lundi le 6 janvier, la mairesse de Sainte-Adèle, Nadine Brière, a publié un cri du cœur sur sa page Facebook, dénonçant l’intimidation dont elle est victime en tant que mairesse. On peut y lire: « La méchanceté gratuite, le harcèlement et la misogynie sont devenus monnaies courantes sur les réseaux sociaux. Des relents d’amertume, de frustration, de jalousie et de rancœur assaillent souvent ce monde virtuel et font de lui un espace menaçant et suffocant pour moi et ma famille. »

 « Durant la période des fêtes, avec l’histoire du chevreuil, les gens sont devenus très agressifs, mesquins, ils se sont défoulés sur moi ou les employés municipaux via les réseaux sociaux. Je voulais faire part que j’étais vraiment tannée, ça dure depuis 25 mois. Je reçois régulièrement des courriels de certains citoyens mécontents via les réseaux sociaux, mais là, c’était trop, je trouvais que c’était vraiment s’acharner sur des gens qui n’ont rien à voir avec un sujet en particulier, ça a été le déclencheur! » – Nadine Brière, au sujet de sa publication

L’intimidation dans le monde politique est bien connue surtout sur la sphère provinciale et fédérale. Toutefois, celle que dénonce Nadine Brière révèle que les politiciens dans les municipalités n’y échappent pas non plus. On a donc voulu en savoir davantage sur les réalités et l’étendue de la situation par chez nous. On s’entretient à cet effet avec d’autres politiciennes de la région dont Louise Gallant, mairesse de Sainte-Sophie depuis maintenant 6 ans.

« C’est une intolérance totale »

« C’est très, très malheureux. Ça ne devrait jamais arriver ces choses-là. », affirme-t-elle au sujet de la situation de Madame Brière. Est-elle aussi victime d’intimidation en tant que mairesse? La réponse est immédiate et positive.  « Oui, je le vis avec des citoyens. Je l’ai déjà vécu avec des employés. Je ne me laisse pas faire, j’ai une grande force de caractère. Mais j’ai une limite. J’ai déjà demandé à des gens de quitter mon bureau parce que ça allait plus loin qu’il fallait. Il n’y a aucune raison d’accepter ces situations-là. Pour moi, c’est une intolérance totale. »

Principalement, il s’agit d’intimidation qu’elle reçoit en personne, elle qui se décrit comme quelqu’un de très accessible: « Autant à l’épicerie ou ailleurs, les gens m’arrêtent, je leur réponds, je leur parle. J’ai une grande patience, mais quand ils atteignent ma limite, quand même qu’il y aurait le pape à côté… » Elle a déjà quitté un restaurant après qu’un citoyen l’ait menacé d’amener ses avocats et de l’actionner. « Je ne laisse pas aller à l’agressivité, j’interviens avant ça. », affirme-t-elle. « Les gens ne comprennent pas les décisions qu’on doit prendre ou la lourdeur parfois des choix qu’on doit faire. », souligne la mairesse.

Une réalité épuisante

Selon Louise Gallant, cette intimidation ne vise pas seulement les femmes en politique, mais les politiciens en général. « J’ai été témoin d’intimidation vis-à-vis d’autres maires et conseillers municipaux. C’est autant vis-à-vis les hommes que les femmes. »

Toute cette intimidation devient par-dessus tout épuisante. « On devient fatigué, on manque d’énergie. Quand tu ne peux plus mettre ton énergie à la bonne place, tu n’es plus fonctionnel comme tu devrais l’être pour pouvoir aider ton citoyen. » La mairesse de Sainte-Sophie est ouverte aux critiques; il y a simplement une manière de donner son opinion. « Ils nous ont élus. Il faut que la confiance revienne. Si on prend une décision et qu’ils ne la comprennent pas, qu’ils viennent nous voir. On s’explique, mais pas agressivement. »

Et si un proche souhaitait faire le saut en politique, comment réagirait-elle? « Je vais lui donner la main et je vais essayer de l’aider. Quand tu t’impliques de cette façon-là en politique, tu peux changer les choses. Mais si personne ne le fait, il n’y a rien qui va changer. »

« J’ai eu mal. J’ai pleuré. Sur le coup, j’ai pensé démissionner. » – Kathy Poulin 

Mairesse de Val-David, Kathy Poulin fut élue en novembre 2017. De l’intimidation, elle en a connu au court de son parcours. Elle va jusqu’à se questionner au sujet de la continuité de sa carrière politique: « Je ne sais pas encore si je vais me représenter justement parce que je prends trop ça à cœur. Les gens nous disent tout le temps de ne pas lire ces affaires-là, mais on les lit pareil. Ça vient nous chercher. C’est difficile. » La mairesse se confie généreusement sur le monde difficile que se révèle être la politique. On y découvre une politicienne déchirée entre l’exigence du milieu et la gratification de ce monde riche.

Nadine Brière a affirmé que, « la méchanceté gratuite, le harcèlement et la misogynie sont devenus monnaies courantes sur les réseaux sociaux. » Comment réagissez-vous à une telle affirmation?

La dimension du jugement populaire est intrinsèque aux réseaux sociaux. Les critiques et les prises de position sont souvent radicales, car c’est le monde de l’instantané et des émotions spontanées qui évacue la réflexion, le recul, les nuances. Ils peuvent facilement engendrer le manque de respect, l’agressivité et la violence, car des gens y tiennent souvent des propos qu’ils n’oseraient pas en face à face. Les réseaux sociaux, c’est soit noir ou blanc et la vie, c’est uniquement des nuances. Les prises de position ne sont pas nuancées, elles sont radicales. Les réseaux sociaux exacerbent ce radicalisme-là, cette fragmentation, cette division sociale, et c’est néfaste. Ça nuit aux gens qui s’engagent en politique parce que les décisions qu’on prend, c’est plein de nuances.

Êtes-vous aussi victime d’intimidation en tant que mairesse?

Une lettre exigeant ma démission, basée sur des allégations et véhiculant des faussetés à mon égard, a été postée à tous les citoyens quelques mois après mon élection. J’ai alors pris conscience à quel point les jeux de pouvoir qui font partie de la politique peuvent être sanglants et qu’ils évacuent toutes considérations humaines. J’ai eu mal. J’ai pleuré. Sur le coup, j’ai évalué démissionner, car c’était un coup très dur pour mon ego. Puis, j’ai constaté que cette prise de position radicale était celle d’une minorité. Ce n’est pas ce que je vis au quotidien : je ressens au contraire énormément de respect, de reconnaissance, de considération. Les gens m’arrêtent encore régulièrement pour partager leur appréciation et leur admiration. Comme les nombreuses réactions positives à la publication de Nadine Brière : la majorité comprenne la nature exigeante de notre travail et nous soutienne. Les jeux de pouvoir et l’intimidation font partie du monde politique. Ce qui est inacceptable, c’est le manque de respect.

Dès qu’il y a les élections aux 4 ans, il y a de l’opposition. De l’opposition pour se faire valoir, elle doit écraser les gens à leur place. C’est intrinsèque. Ça fait partie de la politique, mais c’est contraire à l’esprit de vivre-ensemble. Je pense qu’il va toujours avoir de la pression, c’est un monde qui est très difficile. Je pense que le problème avec les réseaux sociaux c’est que ça vient exacerber le jeu de pouvoir, mais aussi le mécontentement de la population.

Les gens se déresponsabilisent et viennent se plaindre à la municipalité. Les gens sont plus en plus exigeants. On pense d’abord à nous; il y a un certain égoïsme. Ça se traduit par du mécontentement individuel et c’est ça qu’on entend. Ce qu’il arrive aussi, les femmes, peut-être qu’on a une sensibilité qui est différente de celle des hommes. On a peut-être de la difficulté à se dégager davantage du jugement.

Si oui, d’où provient cette intimidation? (Réseaux sociaux, conseils municipaux, citoyens, employés…)

Depuis l’histoire de la lettre exigeant ma démission il y a un an et demi, l’intimidation a cessé progressivement. Les membres du conseil et moi-même avons travaillé fort pour instaurer le respect au sein des prises de position politique, pour intégrer la transparence dans nos décisions et un meilleur partage de l’information. Nous sommes disponibles et nous expliquons nos orientations et nos décisions. Je suis très présente sur les réseaux sociaux et je n’hésite pas à commenter et à répondre aux critiques. Nous avons rétabli ce respect et nous constatons la différence positive dans l’exercice du pouvoir. Mais rien n’est acquis!

Avez-vous parfois senti que votre limite avait été atteinte?

Souvent. Souvent et j’ai beaucoup pleuré. Ça vient nous chercher très profondément dans nos convictions, dans notre engagement. On ne peut pas satisfaire tout le monde, il faut prendre des décisions qui sont difficiles. Les gens n’ont pas toutes les informations pour comprendre les décisions qu’on prend. Le jugement est très facile. Ce qui arrive aussi, les femmes, peut-être qu’on a une sensibilité qui est différente de celle des hommes. On a peut-être de la difficulté à se dégager davantage du jugement.

« En général, dans les milieux professionnels, les femmes sont plus critiquées, on commente beaucoup sur leur apparence. En politique c’est la même chose, il faut faire notre place. » – Nathalie Rochon, mairesse de Piedmont

Croyez-vous qu’il s’agisse d’un problème visant principalement les femmes en politique, ou les politiciens en général?

Ceux et celles qui ne respectent pas les femmes dans la vie en général, ne respecteront pas les politiciennes et seront davantage condescendants et agressifs, car nous sommes en position décisionnelle. Notre position sociale et professionnelle déstabilise, dérange et enrage ceux et celles qui croient encore que ce sont les hommes qui doivent mener le monde. En ce sens, les femmes politiciennes sont des cibles idéales pour ceux et celles qui n’acceptent par la transition actuelle vers un partage équitable des rôles entre les hommes et les femmes. Et cette transition est réelle : je le constate depuis que je suis en politique. Les citoyens et les autres politiciens sont heureux de voir des femmes élues joindre les rangs. Je suis accueillie chaleureusement. Intégrée. Respectée. Il y a encore l’idée du boys club dans la politique, mais c’est en train de changer. On vit une transition et c’est important. Moi je sens plus de respect que de non-respect en tant que politicienne.

Également, on perçoit beaucoup de cynisme envers les politiciens et c’est exacerbé par la Commission Charbonneau et les scandales politiques qui font la une. Donc on considère souvent normal de critiquer les politiciens en général. Il y a cette image de la politique qui persiste encore et suggère que les politiciens font des affaires croches. C’est facile de penser qu’on est au-dessus de nos affaires, mais ce n’est tellement pas vrai.

Alors que je constate qu’une majorité de politiciens sont engagés pour le bien commun et ils et elles travaillent en respectant leur code d’éthique et des valeurs saines et admirables. J’aime croire que nous vivons une transition et que les jeunes qui s’impliquent en politique sont des professionnels qui travaillent et font de la politique différemment : ce sont des leaders sensibles à tous les enjeux du développement des communautés, qui respectent les autres professionnels avec qui ils travaillent et qui s’investissent en respectant les cadres normatifs et réglementaires.

« Certaines histoires du passé ont terni l’image du politicien. La réalité c’est qu’on essaie de prendre les meilleures décisions pour l’ensemble de notre population avec le bagage qu’on a et la vision pour notre municipalité. Personne n’est parfait et on ne peut pas plaire à tous. » – Nathalie Rochon, mairesse de Piedmont

Encourageriez-vous un proche à se lancer en politique? Ou est-ce devenu un terrain de jeu parfois trop agressif?

Depuis toujours, le monde politique est exigeant, autant sur le plan de l’engagement personnel puisqu’on devient une figure publique, qu’au plan émotif alors que nous subissons constamment le jugement des citoyens et qu’au plan professionnel, alors que nous devons maîtriser plusieurs compétences. Dans ce milieu, on côtoie quotidiennement le meilleur et le pire de la vie en société : des citoyens qui se mobilisent pour le bien commun et font des miracles pour le bien-être de leur communauté, aux individus plus égoïstes, exigeants et déresponsabilisés qui monopolisent beaucoup de ressources et minent le fonctionnement municipal. On passe souvent de l’enthousiasme qui confirme notre engagement politique à la frustration qui gruge notre motivation. Il faut en être conscient. Je ne découragerais pas un proche à se lancer en politique, mais je ferais plusieurs mises en garde. Nous avons besoin de bonnes personnes qui dirigent nos destinées collectives, mais pas à n’importe quel prix. J’expliquerais à quel point c’est une expérience humaine qui est exigeante, mais en même temps, très gratifiante parce qu’on fait une différence dans la vie des gens. C’est un monde riche.

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