Farah Wikarski

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Par Redaction Journal
Farah Wikarski
(Photo : Courtoisie )

Agente de développement et de liaison au Regroupement des organismes communautaires des Laurentides

1 – Avez-vous un souvenir précis de l’évènement du 6 décembre 1989, ou en avez-vous entendu parler? Décrivez la situation.  

Je n’ai pas de souvenirs précis de l’événement. J’avais 11 ans. Je me souviens seulement que j’avais trouvé bizarre qu’on puisse perdre la vie à l’école. Ce que je trouve particulier avec le recul, c’est que personne dans mon entourage ou même les professeurEs ne nous ait expliqué la situation. Peut-être qu’on souhaitait préserver « l’enfance », mais à mon avis, ça évoque plutôt que la couverture médiatique de l’époque avait misé sur le caractère tragique de l’événement et non sur l’aspect antiféministe du geste.

2- Qu’est-ce que l’évènement a déclenché chez vous? Quelles sont les émotions ressenties?  

Pour moi Polytechnique, c’est un mélange de tristesse et d’indignation. Je n’ai jamais regardé le film de Jacques Villeneuve parce que j’ai suffisamment d’images mentales et de ressenti pour concevoir la violence de l’acte. Mais c’est aussi le genre d’événement où collectivement, on peut trouver la force de dire « plus jamais ». Au fil des années, on a d’ailleurs exercé un devoir de mémoires envers les « victimes » de la « tragédie », mais c’est seulement cette année que la Ville de Montréal a concédé à changer le panneau commémoratif pour nommer que « 14 femmes ont été assassinées lors d’un attentat antiféministe ». Les mots ont un poids et enfin on reconnaît ce qui s’est réellement passé.

3- Quel est l’impact qu’un tel évènement a-t-il eu sur votre choix de carrière ou comment cela a-t-il influencé votre vie en général? 

Je ne pourrais pas affirmer que Polytechnique a spécifiquement influencé mon choix de carrière. Par contre, cet événement fait parti de l’amalgame d’expériences qui ont développé mon féminisme. J’ai étudié, j’ai voyagé, j’ai travaillé, j’ai eu des enfants. Chacune de ces étapes ont marqué des nouvelles réalisations et ont porté leurs particularités dues à mon statut de femme. « On ne naît pas femme : on le devient » a écrit Simone De Beauvoir dans son livre le Deuxième sexe. Elle expliquait ainsi comment les inégalités homme/femme sont une construction sociale et non une fatalité naturelle.

4- En lien avec l’évènement, comment votre vision de l’éducation des enfants a-t-elle été influencée?  

J’ai deux filles qui sont encore jeunes, 5ans et 8ans. On sait que la socialisation stéréotypée, dès le plus jeune âge, forme les identités et fait en sorte que les jeunes intègrent des façons d’être. « Sois gentille, sois douce, t’es belle » … on n’éduque pas les garçons et les filles de la même façon, c’est prouvé. J’ai toujours essayé d’éviter la reproduction des stéréotypes sexuels et au-delà de toute chose, j’essaie d’apprendre à mes filles à s’affirmer et à s’affranchir des conditionnements imposés. C’est important qu’elles soient lucides face à la société dans laquelle elles grandissent. C’est beau un monde de licornes, mais les inégalités et les violences envers les femmes persistent. J’essaie de leur en parler avec des mots qu’elles peuvent comprendre.

5- 30 ans plus tard, quelle est votre perception de la place de la femme dans la société actuelle?

Heureusement, les mentalités ont évoluées. Les femmes se sont émancipées et ont continué de prendre leur place. Mais on pense souvent à tord que l’égalité est acquise… J’en aurais tellement long à dire sur ce point! On entend des faux-discours à l’effet que les femmes prennent trop de place et qu’elles dominent le monde. Mais les inégalités et les discriminations systémiques persistent. Les femmes restent sous-représentées en sciences, en génie et dans les sphères de pouvoir. Par exemple, elles occupent seulement 14 % des sièges des conseils d’administration des cents plus grandes entreprises canadiennes inscrites en Bourse. Plus on s’élève dans les hiérarchies des partis politiques, moins on y trouve de femmes. L’écrivaine et professeure Martine Delvaux a récemment fait un passage remarqué à l’émission Tout le monde en Parle avec la sortie de son livre « Boys Club ». Elle y explique comment, depuis des centaines d’années, ce sont les hommes blancs, hétéro et assez riches qui tirent les ficelles invisibles du pouvoir dans toutes les sphères de la société. Elle a d’ailleurs avoué avoir reçu des commentaires haineux à la suite de son passage à cette émission, au même titre que plusieurs femmes journalistes ou des femmes en politique ont déjà affirmé avoir été harcelées et intimidées. Première femme première ministre du Québec, Pauline Marois a bien failli se faire tirer dessus en 2012 ! On a parlé d’un attentat politique terroriste contre un parti séparatiste, mais on s’entend que ce n’est jamais arrivé auparavant dans l’histoire avec messieurs Parizeau-Bouchard ou Landry! Et je ne parle même pas ici de l’écart salarial, de la pauvreté qui touche davantage les femmes, de la conciliation travail-famille et de la charge mentale, des proches-aidantes, de l’hypersexualition, des agressions sexuelles,  de la violence conjugale et de tous les autres enjeux qui persistent.

6- Avez-vous été témoin d’une évolution dans la société ou chez l’ouverture d’esprit des hommes? Si oui, la décrire.  

Assurément. Il y a eu des belles prises de conscience. Des hommes se sont publiquement dit féministes pour appuyer les droits des femmes et pour affirmer vouloir une société plus égalitaire. Des pères ont pris leur place aux grands bénéfices des enfants. Des groupes d’hommes se sont formés pour venir en aide à d’autres hommes et permettre de mieux gérer leurs émotions. Des partis politiques ont fait des efforts pour atteindre la parité au même titre que les conseils de ministres sont maintenant paritaires. Ce sont de belles avancées. Mais je trouve important de préciser qu’à travers tous ces enjeux, ce n’est pas tant la psychologie masculine qu’il faut regarder, ce n’est pas l’homme lui-même comme entité individuelle qui est l’élément central. Ce sont plutôt les structures qui organisent de façon hiérarchique la société de consommation dans laquelle on vit qu’il faut questionner afin d’ébranler les fondements qui causent les inégalités. Mais ces prises de consciences sont lentes et les choses changent très lentement. Il faut rester positives, mais jamais naïves.

7- Comment s’exprime le féminisme d’aujourd’hui à vos yeux? Quelle est sa place?  

Le féminisme, c’est un mouvement social qui lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes puisque tous les êtres sont fondamentalement égaux. Le terme a souvent été galvaudé et a longtemps été perçu négativement dans l’histoire, mais je pense que le vent a tourné depuis quelques années. Une lecture féministe de l’histoire serait d’ailleurs nécessaire pour constater toutes les incongruités qu’ont vécu les femmes (chasse aux sorcières ou oppression par la religion pour ne nommer que celles-ci) et pour mettre en lumière les grandes oubliées. On réaliserait rapidement que la volonté politique n’a jamais réellement été présente pour mettre fin aux discriminations et aux violences envers les femmes. Cela-dit, pour revenir plus précisément à la question, le féminisme a encore toute sa place. Je pense d’ailleurs que c’est plutôt cool d’être féministe aujourd’hui ! Les jeunes ont plein de modèles populaires, des actrices, des chanteuses. C’est très intéressant de voir des jeunes oser s’affirmer et s’affranchir, notamment à travers les médias sociaux. Dans un autre angle, le mouvement féministe est aussi directement concerné par les enjeux environnementaux, puisqu’il s’agit du même système capitaliste et colonialiste qui détruit l’environnement et qui favorise la reproduction des inégalités sociales. On parle d’écoféminisme, et je suis convaincue qu’on en entendra beaucoup parler dans les prochaines années. Finalement, il reste aussi la question de choix pour les femmes. Le choix d’avoir ou non des enfants, le choix d’accéder au marché du travail ou de rester à la maison, le choix d’exercer le métier dont elles ont réellement envie… Un vrai choix. Pas une fausse impression de choix. Le tout en surveillant les fragiles acquis, comme le droit à l’avortement, si souvent menacé.

8- Quelle est votre perception des nouvelles expressions du féminisme à travers les mouvements sociaux récents ou actuels (exemple: les mouvements #MeToo et #MoiAussi)? 

C’est fabuleux ! Inespéré ! Un grand tsunami mondial qu’on n’a pas vu venir mais qui a permis aux femmes de briser le silence et de libérer leur parole. Les choses ne peuvent pas faire autrement que de changer quand les femmes disent ouvertement ce qu’elles ont subi. La problématique est exposée au grand jour dans son ensemble. Les hommes font des examens de conscience. On revisite les notions de consentement et les lignes entre la séduction et l’harcèlement. #EtMaintenant ? La journaliste et auteure Marilyse Hamelin a amorcé la déclaration #EtMaintenant pour réfléchir à l’après #MoiAussi. C’est génial d’avoir l’espace pour dénoncer, mais il faut réfléchir à changer les choses, en partenariat avec les hommes, pour que les agressions sexuelles cessent.

9- Avez-vous vécu des réticences ou des traitements différents au cours de votre parcours professionnel parce que vous êtes une femme?  

Oui, à l’instar de tant d’autres femmes. Ça va du professeur de Cégep qui m’a frôlé une fesse, au professeur d’université qui m’a proposé d’augmenter mes notes si j’allais le voir plus souvent dans son bureau, au patron d’une boîte de coopération internationale qui m’a laissé savoir que je le fatiguais avec mes enjeux de conditions féminines qui étaient aussi inintéressants que les tortues des Galapagos !  J’ai été impliquée et j’ai travaillé en politique. J’en aurais des pages à écrire sur ce passage et notamment sur comment les idées des femmes sont reçues différemment de celles des hommes. 

10- Dans un monde idéal, quelle serait votre souhait de société pour les générations futures?  

Ok.. je me permets de rêver grand! Je rêve d’une société où l’humain passe avant le profit. Qu’on réalise que le matériel qui nous entoure est inutile et alourdit nos esprits. Je rêve de décroissance, de lenteur, de reconnexion avec la nature, d’un gros pied de nez collectif à cette société de consommation qui nous enlise dans une oppression quotidienne où on en perd notre santé physique et mentale. Plus réalistement, je souhaite que les générations futures gardent espoir, se solidarisent, prennent parole, dénoncent, désobéissent et réinventent une société plus harmonieuse, plus juste, plus équitable.

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