Entrevue avec Brigitte Alepin : Les géants du Web ne contribuent pas suffisamment

par Ève Ménard
Entrevue avec Brigitte Alepin : Les géants du Web ne contribuent pas suffisamment

« Quand est arrivé la grande crise, la première nuit du confinement, je n’ai pas dormi », affirme Brigitte Alepin alors que les idées se bousculaient dans sa tête. Depuis, elle dénonce dans plusieurs médias la situation des milliardaires, des fondations et des géants du Web; Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft (GAFAM), qui donnent peu ou pas pour aider à combattre la Covid-19.

 

Brigitte Alepin et TaxCOOP ont souhaité savoir si les milliardaires, dont plus précisément les GAFAM, contribuaient à la hauteur de leurs moyens, en ce temps de crise. « Les GAFAM, quand on dit qu’ils ne paient pas leur juste part d’impôts, il n’y a personne qui s’obstine. C’est clair qu’ils ne la paient pas », souligne la professeure. « Quand on dit que les multinationales et les milliardaires ne paient pas leur juste part d’impôts, on dit souvent que ce n’est pas grave parce qu’ils font tellement de philanthropie. […] Toute cette pensée magique-là, selon laquelle ce n’est pas grave parce qu’ils sont généreux, ça nous permet de la tester ». Et la conclusion à laquelle arrive Brigitte Alepin, dément complètement cette perception.

L’illusion de la générosité

TaxCOOP publie donc sur ses réseaux sociaux, à chaque semaine depuis le début de la crise, un tableau faisant état de la contribution en argent, selon les informations publiques, des GAFAM, leur fondateur et leur fondation privée de charité, en comparaison avec leur richesse totale. À la 5e semaine, soit celle du 12 avril, les géants du numérique avaient remis en argent 0,06% de leur richesse totale. Dans le tableau, on y fait aussi mention des dons en nature, par exemple des dons d’équipements ou la fourniture de repas. Dans une lettre adressée aux ministres des Finances du G20 et publiée dans Le Devoir le 15 avril dernier, Brigitte Alepin écrit que si l’on considère les dons en nature, le pourcentage peut monter jusqu’à 0,1%. Si on remet le tout en perspective, pour quelqu’un possédant 100 000$, il s’agit d’un don de 100$.

« Ce n’est absolument rien, rien, rien », affirme la fiscaliste. « Si j’étais une multinationale qui a 100 milliards dans son compte de banque, je donnerais tout ce que je peux. Je ne donnerais pas ce qui paraît bien, ce qui est suffisant, je donnerais tout ce que je peux ». Elle croit même que c’est à leur avantage, puisque « les milliards que tu vas donner, tu vas les récupérer parce que les gens vont s’en souvenir de ce que tu as fait ». Malheureusement, c’est loin d’être ce qui est observé présentement. Dans les premières semaines, Brigitte Alepin avait espoir que ça changerait. « Je me disais que ça ne se pouvait pas, qu’ils [les GAFAM] allaient sûrement faire des sauts spectaculaires ». Mais au terme de la cinquième semaine, les dons restent insuffisants. 

Imposer une contribution

La professeure affirme que dès le départ, elle savait que ça prendrait des milliards et des milliards aux pays afin de soutenir leur population en confinement. « Qui a de l’argent en ce moment? Les milliardaires et les multinationales. Alors il faut trouver une façon pour aller chercher de l’argent dans leur compte de banque. Ils n’ont pas voulu donner volontairement, donc nous, les fondatrices de TaxCOOP, on propose un impôt spécial, de type « impôt de guerre », pour s’assurer que les milliardaires fassent leur juste part. »

Dans sa lettre aux ministres des Finances du G20, la fiscaliste écrit à cet effet : « S’il faut implanter un impôt approprié à la situation, du type « impôt de guerre », pour mettre rapidement les grandes fortunes à contribution et donner aux pays les moyens financiers de gagner cette guerre, de grâce, faisons-le. » Ainsi, alors qu’il est pour l’instant évident que des milliardaires comme les géants du Web ne contribueront pas suffisamment de manière volontaire, il faut à présent imposer cette contribution.

Des écarts de richesse mis en lumière

« Ça fait 20 ans que je le pense, donc je ne crois pas que je vais changer d’idée. Je pense réellement que « milliardaires », c’est quelque chose qui n’est pas prévu dans nos régimes économiques. Parce que c’est impossible que nos régimes économiques aient pensé à une idée qui fait en sorte qu’on a 2153 milliardaires d’un bord et un milliard de personnes qui gagnent 2 $ par jour de l’autre. L’économie, c’est de penser à une idée pour faire une répartition efficace des richesses. Ça, ce ce n’est pas une répartition efficace des richesses. C’est impossible qu’un gars soit tellement intelligent qu’il ait eu une idée qui vaut 100 milliards et que nous, à côté, on a juste des idées qui valent des peanuts. C’est impossible! ».

Brigitte Alepin souligne qu’avec TaxCOOP, leur initiative pour aider la crise est donc la suivante : « Nous, ça été de faire une initiative qui va motiver les milliardaires à payer plus d’impôts ou à donner plus. Qu’ils sortent les milliards, et après ça, on va avoir les ressources pour combattre la crise. »

Pour plus d’informations :

brigittealepin.info   |  taxcoop.org

 

Qui est Brigitte Alepin?

Brigitte Alepin figure sur le Global tax – le décompte des 50 fiscalistes les plus influents au monde. Elle est aussi professeure à l’UQO, campus de Sainte-Jérôme, et cofondatrice de TaxCOOP, une initiative qui vise à favoriser une collaboration et une réflexion essentielles à la mise en place d’un régime fiscal efficace et équitable. Elle travaille aussi depuis plusieurs années à savoir si les multi-nationales, les milliardaires et leur fondation privée de charité paient leur juste part d’impôts. En 2004, elle publiait son livre intitulé Ces riches qui ne paient pas d’impôts.

Radio-Dodo un réconfort pour les enfants dans le besoin!

Brigitte Alepin est aussi cofondatrice de Radio-Dodo, une organisation canadienne à but non lucratif dédiée aux enfants, avec une attention plus particulière à ceux en difficulté, aux prises avec des problèmes de santé, des victimes de brutalité, des enfants coincés dans des territoires de guerre ou encore issus de communautés marginalisées. Radio-Dodo est offerte en plusieurs langues et diffusée dans différents pays. « On est à notre quatrième saison et on présente chaque dimanche une émission de radio pour les enfants. Pour la crise, on fait une série d’émissions qui s’appelle « Corona-virus, même pas peur! ». On a eu des invités incroyables, Dan Bigras, Anne Dorval, Bernard Derome. À chaque dimanche soir, on fait une émission spéciale et les enfants eux-mêmes participent, c’est animé par des enfants! », explique Brigitte Alepin qui est particulièrement fière de ce projet.

Pour plus d’informations :  radiododo.org

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Anne
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Anne

C’est une discussion que nous devrions avoir plus souvent publiquement.
Mme Alepin et l’organisation Taxe coop propose des solutions. Parlons-en

DIALLO
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DIALLO

Mille mercis à Madame Alepin et Taxcoop. Bonne continuation.