(Photo : Courtoisie)
Stéphane Chalifour est professeur de sociologie au Collège Lionel-Groulx et expert en sociologie du travail.
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« Le télétravail, c’est l’absence d’un milieu de vie »

Par Ève Ménard

La semaine dernière, tous les fonctionnaires fédéraux encore en télétravail effectuaient un retour au bureau à temps partiel. Les critiques étaient nombreuses : nombre de ces travailleurs préféraient travailler à distance. Plusieurs ont également émis des craintes quant au contexte sanitaire actuel. Cette réticence est devenue notre point de départ pour réfléchir à l’avenir du travail, à la transformation de ses frontières et à ses tendances actuelles. On en discute avec l’expert en sociologie du travail et professeur au Collège Lionel-Groulx, Stéphane Chalifour.

Le télétravail est une « tendance lourde », mais « jusqu’où ça ira réellement? », se questionne l’enseignant. Il n’en est pas encore certain. Ça dépend des domaines d’emploi. Bien que pour des fonctionnaires, il soit possible d’assurer leurs responsabilités à distance, la situation est bien différente dans le milieu de l’éducation ou en santé. « On ne peut pas imaginer que les relations d’aide, les rencontres avec les médecins puissent se faire sans jamais voir son patient. C’est inapplicable », précise Monsieur Chalifour. Selon lui, le télétravail est à « géométrie variable » et atteindra éventuellement certaines limites.

Bien sûr, il existe des avantages à ce mode de d’organisation. S’il n’y a pas de baisse de productivité chez les employés, l’entreprise peut économiser sur la location de grands espaces de bureau. De leur côté, les employés économisent sur leurs frais de déplacement et peuvent plus aisément concilier leurs responsabilités familiales et le travail. À plus long terme, la circulation et l’entretien des réseaux routiers pourraient bénéficier de la réduction des déplacements. Il y aurait moins de pollution également.

Le travail, un milieu dorénavant abstrait   

Maintenant, quels sont les risques? « Le télétravail, c’est quand même l’absence d’un milieu de vie », rappelle Stéphane Chalifour. Les individus ne se côtoient plus quotidiennement dans un espace de vie concret. L’espace de travail devient abstrait et médié par « le clavier et l’écran ». Le grand danger : l’isolement et la solitude qui, à plus long terme, pourraient avoir des effets néfastes sur le rendement et la motivation au travail. Cette réalité pourrait aussi accentuer l’indifférence des employés à l’égard de leur milieu de travail, une perte de loyauté et une « fragilisation des solidarités » entre collègues, estime Monsieur Chalifour. « J’ai moi-même été contractuel pendant les 16 premières années de ma carrière », raconte l’enseignant en sociologie. « J’ai travaillé dans 8 cégeps en 16 ans. Mon sentiment d’appartenance était nul. »

Enfin, le télétravail peut entraîner une vulnérabilité chez les travailleurs. « Quand on ne se côtoie plus autrement que par des rencontres Zoom, on peut avoir moins de compréhension des grands enjeux de notre milieu de travail. Et si on est moins armé pour comprendre les enjeux de notre travail, ça risque de donner plus de pouvoir à l’entreprise. Au fond, le télétravail, ça accentue le repli individualiste. Ça nous isole davantage et ça nous rend plus vulnérables à l’égard des grandes entreprises et de notre patron », explique Stéphane Chalifour.

Aux yeux du professeur, le télétravail accentue « cette espèce de distanciation » à l’égard de l’entreprise, des collègues et des patrons. Cette tendance semble toutefois se conjuguer à une autre : de plus en plus, et notamment chez les jeunes, « le travail ne constitue plus la centralité de la vie. »

Les jeunes et le travail: repli sur le présent 

La culture de la plus jeune génération, des individus âgés entre 18 et 35 ans, se traduit par un tout nouveau rapport au travail. Celui-ci « ne constitue plus un moyen de se réaliser ou un pôle identitaire central de réalisation de soi », explique l’enseignant au Collège Lionel-Groulx. « C’est devenu un moyen de subvenir à ses besoins, mais ce n’est plus le cœur de son identité. »

Cette tendance peut s’expliquer de différentes manières. Notamment, les jeunes entretiendraient un nouveau rapport au temps et à l’avenir. « Les jeunes ont grandi dans la peur de la catastrophe, d’une fin du monde qui approche, de la crise climatique. On parle souvent d’une 3e Guerre mondiale. Pour la jeune génération, il n’y a plus de lendemain. Il devient plus difficile d’être optimiste quant à l’avenir collectif et individuel. Il ne reste plus qu’à aménager le temps présent », indique Monsieur Chalifour. Ainsi, les jeunes auraient davantage de difficulté à se projeter dans le futur, ce qui influencerait leur manière de concevoir le travail : il est nécessaire de travailler, mais « pas question que je me défonce ».

« La vie est ailleurs » 

Il existerait également un plus grand désir de profiter de la vie chez les jeunes. Aux yeux de Stéphane Chalifour, il s’agit d’un effet positif à ce changement de culture, soit « l’idée que la vie est ailleurs ». On recherche davantage de temps de qualité en dehors du travail, pour soi, avec ses amis ou avec sa famille. Cette transformation pourrait peut-être même, éventuellement, avoir des effets bénéfiques sur les habitudes de consommation. « Si on investit davantage dans la qualité de vie et qu’on travaille moins, il y aura probablement un recentrage des besoins », résume le professeur. Aux États-Unis des études ont déjà démontré que les nouvelles générations sont moins désireuses de suivre des cours de conduite et de s’acheter une voiture. C’est très cher et ça pollue, donne pour exemple Monsieur Chalifour.

Le plus grand danger de ce changement de paradigme se fait toutefois ressentir partout : la pénurie de main-d’œuvre. « Il y a des frictions entre les besoins collectifs et les désirs des individus », explique l’expert en sociologie du travail.


Deux autres tendances

Outre le télétravail et le nouveau rapport des jeunes au travail, Stéphane Chalifour identifie deux autres tendances dans le milieu du travail. D’abord, la précarisation. Aujourd’hui, on est très loin du modèle de l’ouvrier qui travaille 40 heures par semaine, pendant 35 ou 40 ans de sa vie, à l’usine, illustre l’enseignant. Juste la semaine dernière, Microsoft annonçait qu’elle allait licencier environ 10 000 employés d’ici la fin de mars. Google annonçait également la suppression d’environ 12 000 postes. « Tu as un contrat, le salaire rentre. Tu n’as plus de contrat et il n’y a plus de salaire », résume Monsieur Chalifour. Également, à l’échelle internationale, on remarque une désyndicalisation des milieux de travail. « Les syndicats sont en perte de vitesse », affirme le professeur.

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