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Casques BleuEs : Quand le corps des femmes est un champ de bataille

Par Simon Cordeau

Dans le documentaire Casques BleuEs, la réalisatrice Louise Leroux de Morin-Heights a suivi pendant deux mois deux policières québécoises durant leur mission avec les casques bleus en République démocratique du Congo. « Ce que j’ai découvert m’a sidérée. Ici, le corps des femmes est un champ de bataille et le viol est une arme de destruction massive », dit Mme Leroux au début du documentaire.

Les agentes Mélanie Beaulac (SQ) et Martine Le Royer (SPVM) ont un double mandat : former les policiers congolais à accueillir les victimes de violences sexuelles, et faire de la sensibilisation auprès de la population. Comme les femmes sont les premières victimes de la guerre, l’ONU fait des efforts pour envoyer des femmes sur le terrain. « Parce que les victimes sont des femmes, et elles répondent mieux auprès des femmes policières ou militaires. Parce qu’elles ont peur des militaires en général. Il y a un traumatisme, un manque de confiance », explique Mme Leroux.

L’impunité

« Le principal mandat des policières est le mentorat auprès des policiers congolais », indique la documentariste. Cependant, la police locale est « très problématique ». Peu payés et corrompus, les policiers utilisent leur pouvoir pour soudoyer la population et consomment alcool et drogues alors qu’ils sont en fonction, rapporte Mme Leroux. « C’est vraiment foutu, là-bas. »

Cela fait en sorte que les agresseurs ne sont pas punis. Ceux-ci peuvent s’entendre « à l’amiable » ou la famille de la victime peut leur demander de l’argent. S’ils ont des connexions auprès de personnes influentes, ces dernières peuvent faire des pressions pour qu’ils soient libérés. Dans certains cas, un policier qui arrête un agresseur peut être arrêté à son tour. « Le pays prétend qu’il veut s’attaquer à l’impunité. Mais il y a tellement de corruption dans le système. C’est très difficile. »

Cela dit, le Congo a une unité spécialisée : l’Escadron de protection de l’enfance et de la prévention des violences sexuelles (EPEPVS). « Il est soutenu financièrement par des organismes humanitaires. » Ainsi, les policiers de l’EPEPVS font « des miracles » compte tenu du manque de ressources et du danger. « Ils sont vraiment convaincus. J’imagine qu’eux aussi ont besoin de se raccrocher à quelque chose. […] Et le travail des policières canadiennes et le soutien qu’elles apportent sont vraiment appréciés. »

Dénoncer l’horreur

« Faire de la sensibilisation auprès de la population est leur deuxième mandat. Ils vont dans les écoles, les universités, les centres de santé des femmes, les camps de réfugiés, etc. », continue la réalisatrice. « Depuis 30 ans, le pays est en guerre et le viol a été introduit comme arme de guerre. Et là, la culture du viol s’est vraiment répandue. Maintenant, c’est une épidémie et c’est dans toutes les couches de la société. Ç’a été normalisé avec le temps », déplore-t-elle.

Ainsi, les femmes ne savent pas reconnaître une agression sexuelle. « Des fois, après la formation, il y a une femme qui dit : «J’ai été violée. Je ne le savais pas, mais j’ai été violée.» Le travail alors, c’est justement de sensibiliser les gens à cette violence-là, qu’elles ont des droits et de dénoncer. Parce que l’impunité, la seule façon de l’arrêter, c’est de dénoncer », souligne Mme Leroux.

D’ailleurs, le documentaire montre à un moment des images très graphiques des horreurs dont les femmes sont victimes : un moment inconfortable et confrontant pour le téléspectateur. « Ces images-là existent. C’est difficile à regarder et ça ne nous quitte plus après. Mais ces femmes-là, elles endurent ça depuis 30 ans. Alors nous, je pense que la moindre des choses, c’est qu’on les regarde, qu’on soit confrontés et qu’on accepte cette douleur-là et notre responsabilité, d’une certaine façon, dans tout ça », explique la réalisatrice.

Elle souligne que ces horreurs sont quotidiennes au Congo. « Je recevais des images à tous les jours. »

Un pays en guerre

La réalisatrice Louise Leroux et le producteur Richard Blackburn. Leur entreprise Shootfilms est installée à Morin-Heights depuis presque 30 ans. Courtoisie

Depuis 30 ans, la guerre au Congo a fait 6 millions de morts, 6 millions de déplacés et 1 million de femmes violées. Cela en fait un pays dangereux pour filmer un documentaire. Durant le tournage, le réalisateur Richard Blackburn a été détenu et tabassé par des agents du service de renseignement lors d’un contrôle d’immigration. À un autre moment, l’équipe doit rentrer rapidement à la base, puisqu’une bombe improvisée a explosé quelque part et qu’il y a des risques d’attentats et d’émeutes.

Par ailleurs, la MONUSCO (Mission de l’ONU pour la stabilisation en République démocratique du Congo) est contestée par une partie de la population et certains policiers. « 32 civils et 4 casques bleus ont perdu la vie dans les émeutes anti-MONUSCO de l’été 2022 », apprend-on dans le documentaire.

Ainsi, la MONUSCO prendra fin bientôt, après 25 ans de présence au Congo. Selon la réalisatrice, la présence de la MONUSCO était très bénéfique pour le peuple congolais. En plus d’apporter une certaine stabilité et de protéger la population, l’ONU crée du travail et contribue à l’économie congolaise. « Quand la MONUSCO va partir, ça va laisser un grand vide. »

« La tâche est gigantesque au Congo. Mais il faut commencer quelque part. Tu ne peux pas cesser de te battre parce que ce sont les autres qui ont le gros bout du bâton », illustre Mme Leroux.

À la fin du documentaire, l’agente Beaulac se pose la question. « Est-ce qu’il y a de l’espoir pour le Congo ? » Elle hésite. « Fiouf… J’aime croire que oui. J’aime croire que… » Émotive, elle essuie une larme.

Dans son documentaire, Mme Leroux souhaitait mettre en lumière le courage de ces policières qui participent aux casques bleus, ainsi que « leur empathie, leur regard, leur désespoir aussi et leur sentiment d’impuissance ». Elle voulait aussi « humaniser » les personnes qui se trouvent derrière l’uniforme.


Le documentaire Casques BleuEs est disponible en ligne sur le site web de Télé-Québec.

Shootfilms, qui produit le documentaire, est installé à Morin-Heights depuis presque 30 ans, souligne fièrement Mme Leroux.

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