(Photo : Alain Pitre)
Les sentiers patrimoniaux traversent les Laurentides à leur plus authentique.
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Dans les sillons laissés par nos ancêtres

Par Simon Cordeau

Jadis, les skieurs venaient dans les Laurentides moins pour descendre des montagnes que pour traverser des forêts. Un vaste réseau de sentiers leur permettait de skier de village en village, et d’auberge en auberge. Aujourd’hui, ce réseau menace de disparaître.

Antoine Deslauriers est responsable de TripLevé, qui organise des sorties de plein air en groupe. Il se souvient avec nostalgie de ses premières randonnées de ski nordique, en 1974. « Quand j’avais 14 ans, j’ai acheté la carte de tous les sentiers avec mon frère. On se stationnait sur le bord du chemin et on partait. Avec nos bottes de cuir, nos skis en bois et nos bâtons en bambou, on skiait d’un village à l’autre. La semaine d’après, on essayait un autre sentier. On ne passait jamais deux fois sur la même piste. »

Antoine Deslauriers sur le sentier étroit de la Stevenson. Photo : Courtoisie

Les sentiers patrimoniaux ont un charme unique. Tracés à la main dans les années 1920 et 1930, étroits, aventureux, mythiques, ils parcourent la nature laurentienne à son plus authentique. Pour Claude Chapdelaine, de Plein Air Sainte-Adèle (PASA), l’expérience vaut le détour. « Lorsque je skiais dans les sentiers patrimoniaux, j’étais dans la peau de Jackrabbit, de Loken, de Gillespie! », raconte-t-il, faisant référence aux traceurs légendaires qui ont construit le réseau de sentiers, il y a presque 100 ans.

Les droits de passage

Malheureusement, à travers le temps, les sentiers patrimoniaux se sont dégradés. Certains, délaissés par les randonneurs, ont simplement disparu. D’autres ont été segmentés par le développement urbain, ses routes, ses commerces et ses résidences.

Un autre problème menace aussi leur pérennité : les droits de passage. À l’époque, les sentiers sont tracés avec l’accord implicite des propriétaires des terrains sur lesquels ils passent. Aujourd’hui, toutefois, les propriétaires peuvent décider d’interdire, unilatéralement, le passage sur leur terrain. La piste doit alors être détournée, et si ce n’est pas possible, le sentier est tronqué ou tout simplement fermé, explique M. Chapdelaine.

Selon Dominique Hamel, aussi de PASA, l’enjeu est de sensibiliser les propriétaires. « Les nouveaux propriétaires, qui arrivent de la grande ville, ne connaissent pas toujours le plein air. Ils ne savent pas que Sainte-Adèle en est un centre important. »

Les solutions

Pour pérenniser les sentiers patrimoniaux, ou ce qu’il en reste, il existe quelques solutions. Les propriétaires peuvent signer une servitude, par exemple. Ils demeurent propriétaires du terrain, mais le droit de passage est protégé à long terme, même si le propriétaire change.

Lorsque de nouveaux développements sont faits, la municipalité doit retenir 10 % du terrain aux fins de parc, ou prendre une somme équivalente. Cela pourrait servir à protéger, intégrer ou détourner les sentiers qui passent sur le développement.

Un problème unique aux Laurentides

Ultimement, toutefois, il faudrait une loi qui protège l’accès aux sentiers, comme c’est le cas ailleurs dans le monde, expliquent M. Chapdelaine et Mme Hamel. « Avez-vous déjà entendu parler que le chemin de Compostelle était fermé par un propriétaire? Ou le sentier des Appalaches aux États-Unis? », illustre M. Chapdelaine.

Pour ce faire, il faudrait une loi provinciale, mais l’enjeu est unique aux Laurentides. « Ça n’existe pas dans les autres régions. C’est caractéristique d’ici, de pouvoir se déplacer en ski de ville en ville. » C’est donc plus difficile de mobiliser la volonté politique nécessaire.

Carte des sentiers en 1948, pour les touristes montréalais et anglophones.

Le dilemme

Entre temps, les municipalités doivent négocier avec chacun des propriétaires, individuellement. « Juste à Sainte-Adèle, on passe sur 200 terrains privés », indique Mme Hamel. La tâche est presque insurmontable.

Sans compter qu’approcher certains propriétaires est parfois périlleux. « On appelle ça tirer la queue du tigre », dit M. Chapdelaine en riant. En voulant pérenniser certains sentiers, PASA s’est déjà buté à des propriétaires qui, au lieu de signer une entente, ont plutôt décidé de bloquer l’accès.

Lorsque le droit de passage est implicite depuis des décennies et qu’il n’y a pas de problèmes, il est alors plus prudent pour PASA de laisser les choses telles quelles, plutôt que d’officialiser la chose… et risquer un revers. Donc certains sen-tiers persistent, pour le moment, mais demeurent dans une situation fragile.

L’importance du réseau

Depuis 1975, la Traversée des Laurentides organise à chaque année une randonnée de 4 jours pour les skieurs aguerris. « Comme le nom le suggère, c’est une traversée. On essaie de relier les villes, les centres de ski dans les Laurentides », explique Brian Lambert, l’un des organisateurs de l’événement où participent entre 100 et 150 skieurs.

Pour M. Lambert, la tâche est de plus en plus difficile. Les sentiers patrimoniaux ont un charme indéniable, certes, mais le plus important selon lui, c’est de protéger le réseau lui-même : la possibilité de skier d’un endroit à un autre, partout sur le territoire. « Si on ne le protège pas, ce lien-là va disparaître. Il faudra le faire en voiture! »

Pour le moment, la meilleure manière de protéger nos sentiers patrimoniaux semble être, pour ces passionnés, de les découvrir, d’y skier, de les entretenir comme le font de nombreux bénévoles. « S’ils ne sont pas utilisés, ils vont disparaître, c’est sûr », insiste M. Lambert.

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